Le roc de la réalité

vendredi 29 juin 2012, 15:39

Jean-François Kahn Journaliste et essayiste

Faut-il que la gauche ait douté des Français pour leur dissimuler à ce point la vérité, pendant la campagne électorale, sur l’état réel du pays et les mesures de rigueur draconiennes qu’elle serait obligée de prendre, contrairement à tous ses engagements, pour éviter une dérive à l’italienne.

Faut-il que la droite doute d’elle-même pour que ses principaux leaders, Jean-François Copé en tête, s’opposent aussi pathétiquement à tout examen critique – rebaptisé droit d’inventaire – d’une gouvernance sarkozyste dont on n’a pas fini de payer les dégâts.

Parmi les battus, archi battus, des élections législatives en France, on trouve l’inénarrable Nadine Morano, cette « Madame sans gêne » qui se situe politiquement un peu à la droite de Gengis Khan, mais également Jack Lang, Ségolène Royal et François Bayrou.

Pour Bayrou, c’est d’autant plus rageant qu’il a, apparemment, gagné les élections présidentielles.

J’ai bien dit : « apparemment ». Car, en réalité, il a recueilli moins de 10 % des suffrages. Mais toutes les mesures qu’annonce, aujourd’hui, le vainqueur, François Hollande, sont celles que préconisait Bayrou, mais que les socialistes officiellement récusaient.

En clair : on va couper dans les dépenses publiques et ça va faire mal.

D’autant que l’on assistera, bientôt, à ce retournement inouï : la droite, elle, condamnera et dénoncera ce qu’elle exigeait hier.

Telle est la situation deux semaines après le triomphe socialiste.

Un triomphe ?

Tout au moins à lire et à écouter les commentaires de nos grands médias.

Pensez donc : à l’issue du deuxième tour des élections législatives françaises, le Parti Socialiste – qui avait déjà conquis la présidence de la République – a obtenu une majorité absolue à lui tout seul. Et la gauche a écrasé la droite : 349 sièges contre 229 seulement. Impressionnant.

Raz-de-marée rose ?

Pas si sûr, cependant.

L’effet d’optique est, en réalité, si évident que cela mériterait de devenir un cas d’école.

Au premier tour, en effet, les droites et extrêmes droites – 48,4 % – avaient légèrement devancé les gauches et extrêmes gauches – 47,2 %.

Au second tour les gauches ont repris l’avantage : 51,17 % contre 48,49 %.

Ce n’est déjà plus tout à fait un raz-de-marée.

Or, record historique, 45,36 % des électeurs se sont abstenus et près de 4 % ont voté blanc.

D’où il résulte que les gauches triomphantes ont recueilli 26 % des suffrages des inscrits.

Pourquoi un tel niveau d’abstention ? Pour deux raisons. La première : les jeunes, en particulier les jeunes des cités, qui voulaient « dégager Sarkozy », ont considéré, dès lors que la chose était faite, que le boulot était terminé. La seconde : beaucoup d’électeurs du Front National du premier tour, dont le candidat avait été éliminé au second, ne se sont pas rendus aux urnes.

Ainsi retrouve-t-on, en pointillé, le schéma de l’élection présidentielle : une gauche qui gagne, nettement, parce que Marine Le Pen estime avoir intérêt à la défaite de la droite – l’UMP – pour provoquer son explosion.

Le Parti Socialiste aurait donc intérêt à ne pas se laisser griser par un triomphe qui est, en partie, en trompe-l’œil. Et à regarder la réalité en face.

Plusieurs constats devraient l’inquiéter : 63 % des moins de 25 ans, 56 % des 25 à 34 ans, 51 % des employés, 59 % des ouvriers se sont abstenus. Autrement dit, une nette majorité de jeunes, d’employés et d’ouvriers (et 60 % de ceux qui gagnent moins de 1.200 euros par mois) ont, à l’occasion d’un scrutin crucial, refusé de voter à gauche. Ce qui suffirait à expliquer pourquoi, dans le fief par excellence du socialisme ouvrier, pour ne pas dire ouvriériste, Marine Le Pen a frôlé les 50 % de suffrages, alors qu’un candidat qui se situe à la droite du Front National a été élu à Orange, qui fut longtemps une municipalité communiste.

A l’inverse : la majorité de ceux qui touchent plus de 3.000 euros par mois a largement voté… mais à droite.

En conséquence, une grave question se pose à l’issue de ces élections (qui ont, en revanche, consommé la débâcle du sarkozysme) : confronté à une situation économique et financière beaucoup plus dégradée que la droite, dont le bilan est calamiteux, ne le prétendait, une politique de rigueur, condition du redressement, va s’imposer. Or, pourra-t-on la mener à bien en n’ayant réussi à mobiliser que 25 % des électeurs ? Et un élargissement de cette base sociale ne s’impose-t-il pas ?

Que penser, enfin, d’un mode de scrutin qui accorde 4 sièges en tout et pour tout à des partis dont les leaders ont rassemblé 28 % des suffrages et 18 sièges à un autre (les écolos) qui n’en ont recueilli que 2,5 % ?

Est-ce la meilleure façon de revivifier notre démocratie ?