Congo, en français dans le texte

BEATRICE DELVAUX

jeudi 20 septembre 2012, 09:36

La sortie en français du livre de David Van Reybrouck, « Congo », en français n'est pas importante. Elle est cruciale pour les deux pays.

Congo, en français dans le texte

Sylvain Piraux

Flamands et francophones ne sont pas synchronisés. Dernier exemple: les livres. Alors que la Flandre (et les Pays Bas) faisait un triomphe au “ Congo “ de David Van Reybrouck, vendu à plus de 250.000 exemplaires, les francophones ignoraient tout de cette immersion en 600 pages dans l'histoire de ce qui est, au fond aussi, leur colonie.

Et ils allaient devoir attendre leur heure. Les Norvégiens et les Allemands allaient avoir droit à leur traduction, alors que les francophones en étaient toujours privés. Mais le miracle s'est produit. C'est Philippe Noble, directeur de la collection en langue néerlandaise, qui amène le livre chez Actes Sud. Une maison d'édition française mais avec un lien belge très fort puisque créée par le belge Hubert Nyssen et gérée aujourd'hui par sa fille Françoise. Le Fonds flamand des lettres fera le reste mais pas tout seul. La traduction : voilà en effet qui a posé problème durant tous ces mois et explique une parution aussi tardive en français. Le coût de la traduction d'un aussi épais ouvrage semblait en effet rédhibitoire, certains craignant que Congo seul épuise le budget du Fonds. C'est un donateur anonyme qui a versé la somme nécessaire à la fameuse traduction. Seul Jos Gijsels, président du Fonds flamand, connaît son identité et pour cause, il s'agissait de vérifier - l'obsession de Van Reybrouck - que ce livre, conçu dans une farouche volonté d'indépendance -, soit “ clean “ jusqu'au bout.

Congo en français, ce n'est pas important : c'est crucial. Pas pour des raisons d'équilibre communautaire ou pour la renommée d'un auteur flamand de l'autre côté de la frontière linguistique ou dans la France de Paris. Mais parce que cela lui ouvre enfin les portes du .. Congo. Le français reste la langue présente dans cet immense pays et l'accès au livre se fera désormais en direct. La véritable confrontation du travail de recherche historique, qui touche à la grande comme à la petite histoire, nourrie de dizaines de témoins congolais, va seulement démarrer. Elle s'annonce enflammée.

David Van Reybrouck en a fait l'expérience ce mardi soir au Théâtre national à Bruxelles où 750 personnes s'étaient pressées à l'invitation du Soir, en partenariat avec De Buren. On a refusé beaucoup de monde à cette soirée débat en compagnie de Louis Michel, Didier Reynders, Colette Braeckman, placée sous haute surveillance policière pour canaliser une opposition congolaise extrêmement virulente en Belgique.

Mais c'est l'ambassadeur du Congo, l'extrêmement élégant mais surtout brillantissime intellectuel, Henri Mova Sakanyi qui a capté toutes les attentions, donnant à l'auteur un avant goût de ce que la lecture par les Congolais de son histoire du Congo, va susciter.

L'ambassadeur, en termes choisis, extrêmement précis, n'a pas raté sa cible mettant en cause un livre avec des clichés, des stéréotypes, un beau livre, un beau roman, mais à la lisière de la caricature, car selon lui, lié à des anecdotes. N'hésitant pas à évoquer le travail d'un autre reporter… Tintin !

L'auteur a répliqué, tout aussi brillant, revendiquant cette parole enfin donnée aux Congolais pour qu'ils racontent enfin eux même leur vécu, sans plus laisser la seule plume aux blancs. Louis Michel évoque un “ chef d'œuvre “, livre utile pour les Congolais mais surtout pour tous les Belges car il leur renvoie une image très claire de leurs propres maux Peu importe de savoir si c'est un roman ou un livre d'histoire, c'est, pour Louis Michel, un livre essentiel, référentiel, qui se lit.. comme un film.

Hasard de calendrier, les participants au débat en quittant la salle croisaient le regard d'un autre artiste flamand traversant la frontière linguistique pour y proposer ses créations. Du 9 au 13 octobre, Tom Lanoye montera sur les planches du National pour présenter au public francophone une version franco-flamande de “ La Langue de ma mère “.

Mardi soir, un écrivain congolais lisait en français un texte écrit par un auteur flamand. Dans quelques jours, un écrivain flamand, dira en français un texte qu'il a écrit en flamand. Je ne sais pas si Anvers appartient à tout le monde, mais la culture, elle, visiblement oui. Pour notre plus grand bonheur.