Un président sous contraintes

BEATRICE DELVAUX

samedi 05 mai 2012, 14:37

L’élection qui se joue ce dimanche en France ne regarde pas que les Français. Tous les Européens sont concernés. Car la France est une pièce majeure dans l’architecture du pouvoir en Europe, et un de ses moteurs, même si elle est, dans ce rôle, désormais en retrait face à l’Allemagne. Le couple Sarkozy-Merkel a démontré tout son poids au cours des mois écoulés, déterminant le destin économique européen, jouant les pompiers de la crise financière, négociant entre eux et puis imposant leurs desiderata au reste de l’Union. Ce pouvoir est décisif pour l’ensemble des pays qui partagent ce destin commun, devenu fragile économiquement mais aussi culturellement.

Hollande-Sarkozy ? Au moment de passer au vote pour le second tour, le premier semble pouvoir l’emporter, mais le vote sera serré. Pas question à ce stade de parier.

Deux projets de société, deux personnalités se sont affrontées, le débat de fond fut passionnant. Il postule des propositions différentes pour l’économie et la société françaises. S’il l’emporte, le candidat Hollande va cependant très vite se rendre compte que l’espace pour le changement est extrêmement réduit, sinon inexistant. Sarkozy, lui, le sait déjà pour s’y être confronté et va peut-être cette fois s’y fracasser.

En 2007, Nicolas Sarkozy a incarné une réelle volonté de changement. Un souffle qui annonçait la mise en place de nécessaires réformes du modèle français, mal adapté aux contraintes financières du moment, souvent hors de la réalité du monde. Son bilan, par le nombre de réformes engagées, n’est pas catastrophique, loin de là.

Il a osé sur les retraites, sur l’université, des adaptations que les pouvoirs précédents, socialistes notamment, n’avaient jamais entamées, sinon carrément refusées.

Il a joué un rôle majeur dans le sauvetage de la zone euro au pire moment de la crise, se dépensant sans compter, forçant les énergies et transcendant les consensus mous de la grosse machinerie européenne.

Mais le doute plane désormais dans les sphères européennes sur la capacité de cet homme à incarner et à porter depuis Paris une partie du destin européen. La plus grosse hypothèque est venue du président candidat lui-même, face à sa tentative de récupérer les votes de l’extrême droite de Marine Le Pen. La France qu’il a projetée dans ses derniers discours, bordée de frontières, rivée à son identité nationale, sème le trouble, et surtout le doute, sur la politique que mènera cet homme dans une Europe déjà gangrenée par la montée des populismes.

La question de l’identité est importante, cruciale même. Mais la manière dont Nicolas Sarkozy l’a posée, exaltée, a de quoi inquiéter sur le futur qu’il pourrait donner à l’un des pays porteurs des valeurs européennes. Ces valeurs sont, elles, précisément au cœur du discours défendu par l’autre candidat à la présidence, François Hollande. Longtemps jugé mou, incapable d’incarner le pouvoir, il a acquis au fil des semaines une stature d’homme d’Etat. Par la constance, la non-agitation, il s’est imposé. Aujourd’hui, nombre d’économistes, citoyens et hommes politiques pensent que sa victoire ce dimanche pourra infléchir le cours de la politique économique donné à l’Europe. Parmi eux, deux économistes réputés mondialement et qui crient depuis des mois au suicide économique d’une Europe lancée de façon entêtée dans le tout à l’austérité : le « Nobel d’économie » 2008 Paul Krugman et le Belge Paul De Grauwe voient dans l’arrivée de Hollande dans le cénacle des dirigeants européens, une fenêtre d’opportunité pour joindre, à l’orthodoxie budgétaire, une stimulation de la croissance.

Si François Hollande devient président français, il va cependant devoir subir un « troisième tour », dès lundi, avec le vote des marchés financiers. Ils vont d’emblée donner le ton au candidat élu – quel qu’il soit, d’ailleurs : la France n’est pas une île.

L’exercice du pouvoir aujourd’hui est devenu extrêmement restreint, quasi asphyxié par les contraintes qui pèsent sur lui. Mais l’Europe attend du président français qu’il ne cède pas à la facilité, à la démagogie, et aide un modèle multiculturel (en danger), un espace économique (vieillissant), une jeunesse (très inquiète) à survivre…