« C’était pour rire, m’sieur… »

BEATRICE DELVAUX

vendredi 11 mai 2012, 09:17

Éditorialiste en chef

Les dirigeants internationaux qui se demandaient qui est ce Didier Reynders, ont depuis hier la réponse : c’est un homme politique qui fait des blagues cyniques, utilisant les enjeux mondiaux (l’Afghanistan) et sociétaux (l’étranger) pour les mettre au service de répliques qui ne visent à abattre que des ennemis politiques locaux. En deux phrases – l’une comparant les routes wallonnes aux routes… afghanes et l’autre situant Molenbeek à… l’étranger –, Didier Reynders s’est taillé une réputation internationale. Par le bas.

Prenons acte de ses regrets. Mais était-il si difficile de dire qu’il avait dérapé et d’assumer une faute ?

Car ces propos sont une faute très lourde de conséquences pour le débat citoyen : ils contribuent à banaliser le racisme et l’exclusion par la stigmatisation. Que ce soit non intentionnel de la part de Didier Reynders, ne change hélas rien au dégât, même subliminal, provoqué.

Il ne s’agit pas de se retrancher derrière une réplique au « méchant M. Moureaux », car il est question ici d’un commentaire émis par un homme politique de premier plan, ministre des Affaires étrangères et vice-Premier ministre, au Sénat, dans l’exercice de ses fonctions.

On exagère ? « J’aurais pu aller à Molenbeek c’était plus près. C’était plus court pour me déplacer à l’étranger » : dénigrant pour Molenbeek, insultant pour ses habitants et pour les étrangers. Et propre à déclencher en outre mails, tweets et communiqués surenchérissant sur le thème. Didier Reynders n’a en tout cas pas raté son arrivée en terres bruxelloises : si ses ripostes pour les communales font dans le même registre, il y a de quoi mettre le feu au précaire vivre ensemble bruxellois ! On parle ces derniers temps beaucoup de « lepénisation » des esprits. On a raison, elle nous menace…

En quelques semaines, entre Goebbels et le « Molenbeek, c’est l’étranger », on peut en tout cas dire que le débat sur l’immigration, crucial et explosif, a sérieusement dérapé.

Si les hommes politiques participent à cette déliquescence, qui va rappeler à l’ordre les citoyens qui cèdent, à l’école, sur les réseaux sociaux ou au travail, à la banalisation du racisme et de la stigmatisation : « C’était pour rire, M’sieur… » ?