Esprit de Keynes, fais halte à Bruxelles

BEATRICE DELVAUX

mercredi 23 mai 2012, 06:47

Editorialiste en chef

Les Européens se réunissent ce soir pour un sommet informel. Il sera question de croissance, parce qu'il faut accueillir le nouveau président François Hollande qui risquerait de beaucoup s'énerver si on ne lui donne pas un os à ronger. On se redonnera rendez-vous fin juin pour un sommet formel. Quid des Grecs, qui votent le 17 juin et retirent d'ici là leur argent des banques ? On va leur faire peur en agitant le spectre du « ce n'est pas notre souhait mais si vous le décidez, on fera sans vous. A vos risques et périls ».

Et si, à notre tour, nous rappelions cet autre moment de l'histoire européenne. 1919, Versailles : le traité de paix est signé entre les Alliés et les Allemands, marquant la fin de la Première Guerre mondiale. Des actions contre l'Allemagne sont décidées, dont le paiement de réparations économiques colossales. La République de Weimar s'avoue très vite incapable d'y faire face. Les Alliés élaborent alors un autre plan, et encore un autre : les dettes allemandes sont réduites et rééchelonnées fortement. Un référendum est même proposé visant à annuler les dettes allemandes, sans succès. Un certain Hitler « réglera » le problème, décrétant, après sa prise du pouvoir, le non-paiement des réparations. On connaît la suite.

Un homme, John Meynard Keynes, participant à la Conférence de Paris en tant que délégué du Trésor anglais, avait démissionné avant la signature du Traité, estimant qu'il visait à la destruction de l'économie allemande. Dans son essai Les conséquences économiques de la Paix, il dénonce l'esprit « revanchard » et l'aveuglement des membres de la conférence, qui ont selon lui négligé totalement l'enjeu, notamment humain, que représentait le redressement économique du continent européen, Allemagne comprise. Keynes juge nécessaire une profonde révision du traité, à laquelle pourraient s'ajouter une annulation des dettes interalliées issues du conflit et un prêt international consenti à l'Europe avec le soutien des États-Unis. Il se heurte à un refus.

Et si ce mercredi à Bruxelles, on relisait Keynes en guise de démarrage à ces discussions qui donnent souvent furieusement l'impression que l'urgence est à sauver la face, pas l'Europe.