Les mots qui manquent

BEATRICE DELVAUX

jeudi 24 mai 2012, 06:42

Éditorialiste en chef

C'est d'abord l'horreur qui prend toute la place. C'est elle aussi qui nous poursuit, faisant tressaillir quelque chose à l'intérieur de nous qui ne peut, ne veut envisager la chose, l'imaginer. Tant les faits sont terrifiants. Tant les actes posés sont atroces. Ce petit corps, étouffé, mutilé, par celle qui aurait dû avant tout protéger, chérir, empêcher que quoi que ce soit, un jour, puisse toucher à cette petite vie, meurtrir ce visage, cet enfant. Son enfant.

Une fois qu'on a dit cela pourtant, on n'a rien dit. Diana est morte, étranglée par sa mère, découpée en morceaux, cachés derrière les bacs d'un réfrigérateur. Les faits doivent être vérifiés, les témoins et les proches interrogés, les services sociaux consultés. Rien en ce moment n'indique un cas de violence familiale, rien ne révèle des craintes de l'enfant sur son environnement, rien – hormis quelques indices épars à vérifier – ne permet de conclure à une situation de détresse d'une maman aux abois. Mais il est trop tôt : tout le travail d'enquête reste à faire.

En l'absence d'explications rationnelles ou médicales, il n'y a pour nous aujourd'hui que la lourde confrontation avec ce gouffre existentiel intérieur qui fait qu'un être, parfois, sombre. La société a construit des mécanismes d'accompagnement, des lieux d'alerte, des endroits où les tourments une fois dits, travaillés peuvent être dépassés et évitent le passage à l'acte. Mais le monde vient nous rappeler à intervalles heureusement moins réguliers que ces filets ne sont pas parfaits et n'empêchent pas l'irréparable d'être commis.

Mais pourquoi les êtres qui dévissent, qui se noient dans ce gouffre sans pouvoir l'apprivoiser et le domestiquer, tuent-t-ils d'abord l'autre, l'être cher, avant de s'en prendre à eux-mêmes ? Car Diana est morte par le mal-être, la démence – on verra quels mots utiliser – de sa mère.

La vie d'un homme ou d'une femme s'accroche, se glisse le long d'un fil extrêmement fin, en lutte constante contre le déséquilibre. Pour certains, il s'agit d'une lutte contre eux-mêmes. On a beau tenter ce soir, mais nous sommes incapables d'imaginer la souffrance et les tourments, pourtant réels, qui font qu'à un moment donné de tels actes sont posés. On peut juste, un instant, faire silence.