Désamorçons cette bombe !

BEATRICE DELVAUX

mardi 05 juin 2012, 10:21

Molenbeek, devenu l’emblème de tous les « maux ». Ce serait si pratique de circonscrire le problème à un cas particulier. Un cancer au cœur de la ville : il suffirait d’extirper la tumeur pour que le corps entier soit soulagé.

Eh non, ce n’est pas si simple. Il y a à l’évidence une véritable et lourde problématique molenbeekoise, mais il n’est pas question d’un fautif face à des dizaines d’innocents.

Il suffit de regarder les statistiques bruxelloises globales pour s’en rendre compte : plus d’un jeune Bruxellois sur quatre (28 %) quitte l’école secondaire sans diplôme, soit le double de ce que connaît la Flandre ou la Wallonie. Et cela alors que Bruxelles concentre 91 % des emplois dans les services, où seuls les bilingues, voire trilingues, ont une chance d’être engagés.

Un tiers des jeunes Bruxellois grandit dans une famille qui ne vit pas de revenus provenant du travail, un quart des familles bruxelloises vit sous le seuil de pauvreté, un quart de la population bruxelloise n’a pas de travail, un jeune sur trois n’a pas de job. Le revenu des Bruxellois est de 15 % inférieur à la moyenne belge. On continue ? Superposez la carte des statistiques du chômage et de la pauvreté et celle des chiffres de la criminalité : elles coïncident. La politique de sécurité à Bruxelles est en premier lieu une politique sociale.

Le plus terrible, c’est que ces mots-là et ces statistiques-là, proviennent d’une « Lettre ouverte à nos hommes politiques » cosignée en 2010 par les rédactions du Morgen, journal flamand, et du « Soir », journal francophone, tous deux installés au cœur de cette ville. La seule différence entre ce texte et celui que nous publions aujourd’hui, est que certaines statistiques ont… empiré.

Le problème aujourd’hui n’est pas une femme en niqab, manipulée par des extrémistes qui devraient être mis hors jeu. Non, cela, c’est la partie facile du « boulot ».

La véritable bombe est sociale et se trouve au cœur de Bruxelles. Si on avait consacré à un plan global d’attaque de cette intégration à réussir, la moitié du temps passé à régler les problèmes de cohabitation de Flamands et de francophones, dans la périphérie et ailleurs, ces arrivées massives d’étrangers seraient aujourd’hui autre chose qu’un problème explosif. Et plutôt une opportunité pour le futur.

Les Flamands ont leur projet, les Wallons travaillent – on l’espère – au leur. Et Bruxelles ? Durant toutes ces années, qu’a-t-on cru ? Que ces étrangers, dont la plupart aujourd’hui sont en fait de jeunes Belges, issus de la deuxième ou troisième génération d’immigrés, allaient rentrer chez eux d’un coup de baguette magique ? Ou être assimilés par l’opération du Saint Esprit ? Chacun à Bruxelles a géré son problème dans son coin, avec les dérives et la perte de contrôle constatées aujourd’hui dans certaines communes plus que dans d ’autres. On n’a pas « rien fait »… Mais on n’a pas fait assez, ni assez fort, ni assez ensemble face à l’ampleur d’un problème qu’on a laissé grandir, les yeux fermés et les doigts croisés, espérant que…

Répression des radicalismes, mise sur pied du parcours d’intégration – ou quel que soit son nom –, plan Marshall pour l’enseignement et l’emploi bruxellois. Avec des objectifs chiffrés à la clé : c’est simple ? Non. Mais cela mérite des hommes neufs, francophones et flamands, sans tabou, qui jouent d’autre chose que de leur ego, qui font autre chose que de se lancer des injures, qui arrêtent de se torpiller pour empêcher l’autre (parti, communauté) d’avoir le pouvoir sur la ville mais qui, tous niveaux de pouvoir confondus, fédéral, flamand, francophone et bruxellois, coopèrent. Sans tabou.

En Flandre ou en Wallonie, c’est aussi notre affaire.

Car Bruxelles, comme le disait Jean-Luc Dehaene ce week-end, est le seul référent de ce pays au niveau international. Nous avons donc tous intérêt à désamorçons cette bombe qui est de moins en moins une bombe à retardement…