De Bucarest à Bruxelles, une même crise

JUREK KUCZKIEWICZ

mardi 10 juillet 2012, 08:26

Qu'y a-t-il de commun entre la dérive autoritariste du gouvernement roumain, qui organise la destitution de son chef de l'État, et la crise de l'euro, qui met à l'épreuve les institutions européennes ? De Bruxelles (comme de Paris, Copenhague ou Rome), on a coutume de regarder avec condescendance les « péchés de jeunesse » démocratiques des nouveaux États membres : on a vu ces dérives à l'œuvre en Pologne il y a quelques années, sous les gouvernements des frères Kaczynski, et plus récemment dans la Hongrie de Viktor Orban, avant de les voir faire surface à Bucarest.

C'est une erreur que de sous-estimer ces dérives, mais c'en serait une aussi de nous en considérer, en Europe occidentale, totalement à l'abri. Les courants populistes et d'extrême droite, qui se sont solidement enracinés dans nos vieilles démocraties, constituaient jusqu'à présent nos symptômes à nous d'une délégitimation rampante des élites dirigeantes.

Mais la crise de l'euro, qui a servi de révélateur spectaculaire à l'incapacité décisionnelle de l'Union européenne, est venue amplifier cette perte de légitimité. Le doute et la méfiance à l'égard des élites dirigeantes étaient réservés, il y a peu, aux couches populaires. Il faut bien constater qu'ils se sont étendus aux couches supérieures : combien pensent, aujourd'hui, que les dirigeants européens sont en mesure d'exercer un jugement avisé et une autorité implacable sur le déchaînement des éléments de marché, ou sur les effets économiques, démographiques et climatiques de la mondialisation ?

Les expressions protestataires qui ont porté au pouvoir des partis nationalistes en Europe centrale, et rapprochent du pouvoir des partis populistes prônant le repli sur soi en Europe occidentale, trouvent un nouvel écho dans les doutes que la classe intellectuelle a développés à l'égard des dirigeants déboussolés et divisés de l'Union européenne.

L'Europe traverse une triple crise, économique, institutionnelle et de légitimité : ses symptômes sont d'autant plus inquiétants qu'ils sont multiformes. Aucune résolution des deux premières ne sera durable si on ne décide pas à renforcer considérablement la légitimité démocratique des institutions européennes, et dès lors des dirigeants, qui s'y attaqueront. À Bruxelles, pas plus qu'à Bucarest, il ne faut considérer que la démocratie européenne est une œuvre achevée. Elle stagne plutôt : sur un palier inquiétant.