Le bal des hypocrites

BEATRICE DELVAUX

mardi 11 septembre 2012, 07:36

éditorialiste en chef

A l'heure où nous écrivons ces lignes, nous ne savons toujours pas pourquoi M. Bernard Arnault souhaite la nationalité belge, ce qu'est ce grand projet personnel qui justifierait cet amour pour nos moules-frites, nos problèmes communautaires et Karl-Heinz Lambertz. Tout ce dont nous sommes certains, c'est que son seul lien durable de cœur et de portefeuille – on peut donc parler d'investissement – avec notre charmant petit pays est Albert Frère. Soyons donc prudents sur les conclusions à tirer d'une décision qui a toutes les apparences de la désertion fiscale mais le goût d'une entourloupe opaque.

Reste une donnée : l'hypocrisie. Hypocrisie de gauche qui s'offusque de voir les « riches » quitter un pays qui annonce une taxation à 75 % des plus fortunés. Le geste taxatoire est beau et généreux mais s'il est posé sans savoir qu'il pourrait avoir des conséquences du type « Vol d'Arnault au-dessus de la frontière », on est en droit de craindre la naïveté de ceux qui sont au pouvoir. L'argent n'aime pas la taxe et la raison qui a fait courir des milliers de Belges au Luxembourg, est la même que celle qui pousse les milliardaires vers les paradis fiscaux de ce monde. Si la Belgique crée les intérêts notionnels, c'est parce qu'elle sait l'intérêt d'être le paradis fiscal d'un autre.

Hypocrisie de droite car ne serait-il pas plus simple que tous les Arnault de la terre soient transparents sur leurs motivations ? Entre cette demande de nationalité et de domiciliation déposée chez M. Armand De Decker pour des raisons fiscales et ce communiqué AFP, produit pour servir un président français aux abois, l'éthique minimale ne serait-elle pas que le « riche » qui trouve que son pays le taxe trop et veut le quitter, assume et revendique son geste clairement, et pas comme un voleur ?

Le vrai souci ici est la difficulté, voire l'incapacité des gouvernements à mettre au point individuellement une fiscalité équilibrée, efficace, transparente. Pas une taxation idéologique qui punit et surtout assure la pub de celui qui la décide. Mais une taxation qui de fait régule l'argent fou, assure l'équité dans une société, entre individus, entre petits indépendants et grosses sociétés et empêche les constructions fiscales qui ne reposent sur aucune réalité. Un gouvernement seul ne peut rien faire.

Tant que ces règles n'existent pas à l'échelon européen, il y aura toujours une Belgique, pour être le Luxembourg de la France.