« Des présidentielles en proie à la tyrannie de la vitesse et de l’internet », selon Dominique Wolton
RICHARD WERLY
dimanche 22 avril 2012, 13:55
Toute divulgation du vote avant 20h sera sévèrement punie en France (Le Soir, comme d’autres médias francophones, publiera les infos en sa possession). Pour le sociologue de la communication Dominique Wolton, le problème révélé par cette polémique est symptomatique d’une scène médiatique hexagonale obnubilée par la vitesse au détriment de la diversité des sujets traités. Par Richard Werly
AFP
Richard Werly, Paris
Les autorités françaises ont prévenu : toute divulgation, avant la clôture des derniers bureaux de vote à 20 heures, des premiers résultats du premier tour de la présidentielle sera sévèrement punie. Pour le sociologue de la communication Dominique Wolton, le problème révélé par cette polémique est toutefois plus profond, et symptomatique d’une scène médiatique hexagonale obnubilée par la vitesse au détriment de la diversité des sujets traités.
Dominique Wolton est un chercheur « Indiscipliné «, comme l’indique le titre de son dernier ouvrage (Ed. Odile Jacob). Pas question donc, pour le directeur de l’Institut des sciences de la communication du CNRS, d’approuver la pression généralisée pour une divulgation plus rapide, ce soir, des résultats du premier tour. Le Temps – qui publiera sans délai, comme notre confrère belge Le Soir, les informations à sa disposition – l’a interrogé dés l’ouverture des bureaux de vote.
Q : Est-il logique de ne pas publier, jusqu’à 20 heures, les estimations fiables des résultats du premier tour qui seront connues une à deux heures plus tôt ?
DW : La vraie question est de savoir si le fait de divulguer plus tôt ces premiers chiffres sert la population française et la démocratie. Or je pense que non et j’y suis par conséquent opposé. L’obsession de la vitesse et les possibilités offertes par la technologie ne doivent, dans ce cas précis, pas prendre le pas sur la loi. Cette campagne présidentielle révèle d’ailleurs, selon moi, un mal beaucoup plus profond. La multiplication des chaines de télévision, des sites web et des nouveaux médias, a permis de multiplier l’offre politique. Jamais les « talk-shows « n’ont été aussi nombreux. Jamais les candidats n’ont été sollicités sur autant de plateaux. Or cette profusion médiatique n’a accru, en rien, la qualité de traitement rédactionnel. Elle tue au contraire la diversité. Tous les journalistes répètent les mêmes questions à des candidats condamnés à fournir, entretien après entretien, les mêmes réponses. Le décalage entre la quantité d’informations produites sur cette présidentielle et la qualité va croissant. La tyrannie de la vitesse et de l’Internet, qui condamne les journalistes à produire de plus en plus d’infos en restant derrière leur écran, conditionne le débat politique. La profusion aboutit à la saturation.
Q : Le Temps, Le Soir, comme d’autres journaux francophones, publiera les informations en sa possession. Problématique à vos yeux ?
R : Je ne vois pas pourquoi nous ne serions pas capables, en Europe, de respecter les règles des autres. Je reconnais que le système français, avec différentes heures de fermeture des bureaux de vote, rend une publication anticipée attrayante. Il est bien sur logique que la presse veuille publier au plus vite, compte tenu de l’enjeu de cette élection. Peut-être faut il donc réfléchir à un autre horaire ? N’empêche. Je crains, derrière cela, qu’on ne supporte plus aucune différence, que les nouvelles technologies de la communication obligent tout le monde à s’aligner. Ou s’arrêtera cette folie de la vitesse ? Les peuples européens exigent le respect de leur diversité. Une fois encore, je m’intéresse à ce que cette folie de la vitesse révèle et engendre. On parle d’attendre au maximum deux heures pour publier les premiers résultats. Deux heures, c’est quoi ? Posons-nous au moins la question, en France, du lien entre l’état du débat politique et ces nouvelles contraintes de communication.
Q : Des contraintes qui, selon vous, ont pesé jusque-là sur la campagne et les thèmes évoqués ?
R : Je vois un lien direct entre cette précipitation, cette saturation médiatique, et la difficulté à faire passer en France les messages complexes sur la mondialisation, sur l’Europe, sur les solutions à apporter à la crise financière, sur nos sociétés multiculturelles, sur l’émigration devenue le bouc émissaire parfait car très simple à diaboliser en quelques phrases. Toute une série de questions décisives pour notre avenir sont zappées, parce qu’elle ne rentre pas dans les tuyaux médiatiques et technologiques. On peut aussi faire une analogie entre le traitement éditorial de la campagne et notre choix de société. Ne faut-il pas réfléchir à la folie qui consisterait à imaginer que 80 % de la population peut vivre, travailler derrière son ordinateur ? Nos modes de communication révèlent nos fractures et nos impasses. La présidentielle est un amplificateur de tendances lourdes sur lesquelles nos démocraties doivent avoir le courage de s’interroger.