Les cinq clés pour décoder le premier tour du scrutin

JOELLE MESKENS

dimanche 22 avril 2012, 12:22

Le décryptage de Joëlle Meskens, notre envoyée permanente à Paris.

1 La première place

Nicolas Sarkozy, comme François Hollande, veut virer en tête dimanche, pour créer une dynamique pour le second tour. Mais l’enjeu est plus important pour l’un que pour l’autre. Dans le propre camp du candidat-président, on estime que si celui-ci n’est pas en pole position, le match serait tout simplement plié. Le symbole, d’abord, serait énorme. Ce serait la première fois qu’un président sortant, candidat à sa réélection, n’arriverait pas en tête au premier tour. En 1988, après un premier mandat de sept ans, François Mitterrand devançait largement Jacques Chirac au premier tour (34,11 % contre 19,96 %). Même en 2002, où Jacques Chirac, après sept ans de mandat, avait fait un score catastrophique au premier tour, n’atteignant même pas 20 % (19,88 %), il avait devancé Jean-Marie Le Pen (16,86 %) et Lionel Jospin (16,18 %). Arriver deuxième serait pour Nicolas Sarkozy le signe que sa campagne n’a pas pu effacer son impopularité record (64 % de Français mécontents). Une impopularité qui concerne davantage sa personne que sa politique puisque François Fillon, le Premier ministre qu’il a maintenu contre toute attente durant toute la durée de son mandat n’est pas frappé par le même désamour.

Pour Hollande, la première place serait plus un atout qu’une question « de vie ou de mort ». Elle lui permettrait d’asseoir le leadership d’une gauche social-démocrate « sérieuse et crédible » sans devoir donner trop de gages à Jean-Luc Mélenchon. Car dans l’hypothèse où le candidat du Front de gauche ferait un score si élevé qu’il priverait Hollande de la première place, ce dernier serait contraint de placer le curseur beaucoup plus à gauche au second tour, ce qui créerait un effet repoussoir auprès des électeurs centristes.

2 L’inconnue Mélenchon

Le candidat du Front de gauche a sans nul doute été « la » révélation de la campagne. Parti de très bas dans les sondages (autour de 4 %), il finit la campagne au coude à coude avec Marine Le Pen, jusqu’à 15 %. Il a su créer un vrai élan populaire, notamment au cours de ses meetings en plein air. L’image de sa « prise de la Bastille » le 18 mars et de son occupation de la plage du Prado à Marseille, dimanche dernier, resteront comme deux des images les plus fortes de cette campagne. Mais la bulle éclatera-t-elle ? Au-delà de la colère, qui ressemble à celle exprimée par le mouvement des Indignés, le cri de protestation se transformera-t-il en vote d’adhésion ? Quel que soit son score, Jean-Luc Mélenchon refusera d’entrer au gouvernement en cas de victoire de François Hollande. Mais l’enjeu, pour lui, est ailleurs. C’est de recréer, avec ses alliés communistes, un pole de gauche radicale puissant lors des élections législatives de juin. Avec un maximum de députés, il pourrait alors « aiguillonner » le gouvernement, en plaçant son soutien sous condition lors du vote de chaque loi proposée par la majorité. Mélenchon, actuellement député européen, n’exclut d’ailleurs pas de se présenter lui-même aux législatives.

3 Le mystère Le Pen

Il y a un an, Marine Le Pen créait le choc. Un sondage la plaçait carrément en tête du premier tour ! Un « remake » de la présidentielle de 2002 semblait alors possible. Depuis, ce scénario s’est progressivement éloigné. L’écart (plus de dix points) entre le score prêté à la candidate du Front national et celui promis à Nicolas Sarkozy est bien trop élevé pour créer une déflagration liée à une forte marge d’erreur. Mais la mesure de Marine Le Pen par les sondeurs reste approximative. L’ont-ils surévaluée ? Ou sous-évaluée ? Personne, en réalité, ne le sait. C’est la première fois qu’elle postule à l’Elysée et si les instituts estiment que le vote de ses électeurs est plus décomplexé que celui exprimé jadis par ceux de son père, bon nombre de Français rechignent encore à admettre que leur cœur bat pour le Front national. La nouvelle présidente du FN espère un vote au moins égal à celui de Jean-Marie Le Pen en 2002 (17 %). Ce serait le signe que son opération « dédiabolisation » du vieux parti d’extrême droite n’a pas fait vaciller la maison sur ses fondations. Marine Le Pen serait d’autant plus heureuse si Nicolas Sarkozy était battu et même battu largement. Elle tenterait alors aussitôt de créer une passerelle avec l’aile la plus radicale de l’UMP pour créer un nouveau parti de

droite dure en perspective des prochaines législatives. Des élus du courant « droite populaire » ne verraient pas d’un mauvais œil une telle alliance. Ce serait pour eux la meilleure chance de conserver leur siège dans l’hémicycle dans l’hypothèse d’une défaite cinglante de Nicolas Sarkozy à la présidentielle. Marine Le Pen, pour parachever l’opération « polissage » de son parti, pourrait aller jusqu’à proposer qu’il change de nom.

4 Le suspense Bayrou

Le « troisième homme » de la présidentielle de 2007 ne semble plus en mesure de réitérer son exploit. Les sondeurs le placent autour de 10 % alors qu’il avait fait 18,58 % il y a cinq ans. Mais de son score dépendra pourtant en partie l’issue du second tour. Ce ne sera sans doute pas tant lui que ses électeurs qui seront courtisés par François Hollande et Nicolas Sarkozy. Le candidat socialiste a déjà exclu de lui proposer Matignon (en cas de victoire, il choisira un Premier ministre issu du PS, assure-t-il). Le candidat-président est moins clair, laissant planer le doute sur le nom du Premier ministre qu’il envisagerait de nommer en cas de victoire. Même s’il n’est pas question de dire dès à présent qu’il songe à François Bayrou ! On n’est jamais trop prudent : Nicolas Sarkozy n’exclut pas que le centriste soit à un niveau trop bas pour qu’il soit utile de le courtiser et de mettre le cap au centre alors qu’il a mené toute sa campagne de premier tour en plaçant le curseur très à droite. François Bayrou lui-même semble exclure de céder aux sirènes si d’aventure elles venaient siffler à ses oreilles. Se rallier à Sarkozy serait prendre le risque de revenir inutilement au bercail (celui de la droite) alors que cela fait dix ans qu’il veut proposer une autre politique. Et faire offre de services

à François Hollande serait aussitôt s’exposer à une fin de non-recevoir. Bayrou veut jouer jusqu’au bout sa partition indépendante, avec l’idée de rassembler toutes les chapelles (le Nouveau Centre d’Hervé Morin, le Parti Radical de Jean-Louis Borloo, etc.) pour ressusciter en quelque sorte la vieille UDF. Un pari qui aurait d’autant plus de chance de réussir que Bayrou atteindrait un niveau élevé et que Sarkozy serait sèchement battu.

5 L’interrogation sur la participation

Quel taux d’abstention ? Ce sera le dernier élément à guetter dimanche soir. On redoute un taux très élevé, autour de 25 %. Et pourtant, le paradoxe veut que la campagne a été très suivie, comme le montrent les audiences télé élevées et l’affluence importante dans les meetings. Ce serait le signe d’une forte attente politique qui ne se reconnaîtrait pas dans l’offre proposée. Une sorte d’abstention qui ressemblerait alors fort à un « vote blanc ».