De Nouakchott à Sana'a, la contagion menace

ALAIN LALLEMAND

mardi 18 janvier 2011, 10:42

A qui le tour ? Au lendemain de la chute de Ben Ali, la plupart des journaux arabes prédisent une « contagion tunisienne », selon l'expression du Soir d'Algérie. Mais dans quelle direction ?

Il est d'abord des journaux qui n'osent avancer de noms et ne s'expriment que globalement. Comme le journal saoudien Arab News, lequel note qu'« il y a des leçons à tirer » de la révolution tunisienne. Arab News identifie l'explosion démographique et la non-valorisation de l'initiative individuelle comme étant les deux aiguillons de la révolte tunisienne, puis estoque : « Ce n'est pas juste un enjeu pour la Tunisie, c'est un enjeu valable à travers l'ensemble du monde arabe. » Mais lorsqu'il faut hausser le ton, c'est à un simple courrier de lecteur que la charge est confiée, et encore, à l'encontre d'un pays non-arabe : « Les événements récents devraient ouvrir les yeux de la classe dirigeante au Pakistan. »

Même prudence au Caire, où Al-Ahram évoque les « ondes de choc à travers le monde arabe », mais se retranche curieusement derrière un papier d'opinion du journal libanais As-Safir pour émettre l'hypothèse, outre d'une contagion à l'Algérie, d'une possible contamination en direction du « Liban, de l'Egypte (NDLR : voilà qui est dit), de la Syrie et du Soudan dont les populations souffrent des mêmes difficultés économiques et politiques » (pauvreté, sous-emploi, répression politique).

Il existe ensuite une série de journaux dont le pays est clairement dans la tourmente, et qui jouent franco. Dénombrant les multiples tentatives d'immolation vécues ces derniers jours en Algérie (quatre jusqu'ici), Le Soir d'Algérie rappelle qu'« aucun régime politique n'est invulnérable » et, sans aller jusqu'à écrire que le régime de M. Bouteflika serait en danger, notre homonyme écrit cependant : « Ces immolations par le feu, ces mutilations sont autant de cris d'alarme dans une société qui vit mal, où les libertés sont bâillonnées, le pouvoir d'achat insupportablement érodé. L'on sait de fraîche révolution que lorsque se perpétue ce genre de suicides, les déflagrations sociales ne sont pas loin. »

Dans cette même région du monde, Le quotidien de Nouakchott (Mauritanie) estime que « la rue tunisienne et algérienne donne à réfléchir à Nouakchott, où la situation politique, économique et sociale n'est pas exempte de critiques. (Le président) veut apparemment prendre les devants pour tenter de désamorcer la bombe sociale qui gesticule. Ainsi a-t-il reçu le leader de l'APP Messaoud Ould Boulkheïr pour relancer de vive voix son offre de dialogue avec l'opposition. »

Plus à l'Orient, « les pays arabes, y compris la Jordanie, suivent avec inquiétude les développements » de la Tunisie, note le Jordan Times. Le journal commence par opposer les situations de Tunis et d'Amman, mais c'est pour mettre ensuite mieux en garde le gouvernement jordanien contre les défis qu'il a à relever s'il ne veut tomber dans un scénario tunisien : « Ce dont nous avons besoin est d'un dialogue démocratique, participatif et respectueux dans lequel le gouvernement reprend langue sur pied d'égalité avec le peuple et commence à écouter et entendre leurs besoins (…) Commençons à transformer en citronnade nos citrons », propose le quotidien, ce qui signifie : « Nous devons saisir les opportunités des moments difficiles. »

Enfin, la situation à San'a interpelle les médias de la péninsule, notamment le Gulf Times et Al-Jazeera, mais les quotidiens du cru n'ont pas peur de mouiller leur chemise : « La révolte tunisienne inspire les Yéménites qui demandent le changement », note le Yemen Times. Sans éditorialiser – le mécontentement est à ce point évident que l'opinion n'est pas nécessaire –, le journal donne largement la parole à la rue : « Nous voulons la même chose pour le Yémen », « La Tunisie a inspiré les Yéménites, cette manifestation est le premier pas vers le changement », notaient ce dimanche des centaines de manifestants. Ils s'étaient réunis devant l'ambassade de Tunisie, mais ils s'en sont rapidement (et verbalement) pris à la présidence du Yémen.