Qui sont les vrais héros de Fukushima ?

ALAIN LALLEMAND

vendredi 18 mars 2011, 09:34

UNE ÉQUIPE HÉROÏQUE de « liquidateurs kamikazes » est-elle active auprès des réacteurs de Fukushima ? La société Tepco ne confirme pas le récit, difficilement compatible avec les taux de radiation observés.

Qui sont les vrais héros de Fukushima ?

Les hélicoptères puisant l’eau de mer pour la déverser sur les réacteurs de la centrale de Fukushima, hier, le contrôle de radioactivité des pompiers et la centrale de Tchernobyl, il y a 25 ans © AFp et AP

L’histoire est belle, mais n’est-elle pas trop belle ? Selon les quotidiens The Guardian et The New York Times, qui travaillent tous deux à distance (respectivement au départ d’Osaka et de Tokyo), une poignée d’employés de la société Tepco, n’auraient pas été évacués du site de Fukushima en même temps que leurs collègues, et veilleraient héroïquement, depuis plusieurs jours, à éviter une fonte désastreuse des réacteurs. Ils seraient désormais épaulés par un volume croissant de soldats et pompiers.

Mais le récit est incertain : ils seraient volontaires ou désignés (?), porteraient de simples respirateurs ou des systèmes autonomes d’oxygénation, et il n’y a pas de photos d’eux ni même le moindre nom. Deux d’entre eux manqueraient déjà, et pourtant, pas la moindre épouse, le moindre fils pour se manifester médiatiquement.

Ces « héros de Fukushima », que la presse anglo-saxonne a baptisé les « Fukushima 50 » et compare largement aux « liquidateurs » de Tchernobyl, seraient 50, 70 ou 180 – selon les organes de presse – et leur existence n’est implicitement attestée que par les déclarations du Premier ministre nippon Naota Kan, qui a évoqué mardi des travailleurs « se mettant eux-mêmes dans une situation très dangereuse ».

Autre indication, tout aussi indirecte mais davantage parlante : ce même mardi, le ministre japonais de la Santé a modifié le plafond légal annuel auquel les travailleurs nucléaires pouvaient être exposés, passant de 100 à 250 millisieverts (mSv), soit plus de douze fois ce qui est permis en Belgique à un travailleur nucléaire. Le message est clair : il faut permettre à Tepco, mais aussi à la protection civile et à l’armée nippone, de griller des hommes, de la « viande à rems », sans s’exposer à d’interminables poursuites en justice.

Prudence, cependant. La presse japonaise ne dit pas un mot des « Fukushima 50 » et s’en tient aux faits : notamment, les taux de radiations constatés à divers endroits et heures du jour, ainsi que les communiqués officiels de Tepco. Pour le personnel de secours qui travaille hors des enceintes confinées, la situation est mitigée. Mardi, le taux le plus alarmant, hors enceinte confinée, était de 10 mSv/heure. Bref, selon les nouvelles normes, un soldat ou un pompier qui se trouve en intervention à cet endroit doit être relevé après 25 heures seulement, et ne plus y remettre les pieds avant un an. Mais en dehors de cette pointe de radioactivité, le taux constaté mardi matin était de 0,9 mSv/h « seulement », ce qui signifie qu’un pompier travaillant en équipes régulières de huit heures peut intervenir à cet endroit pendant plus d’un mois avant d’atteindre la limite désormais légale.

A l’inverse, à l’intérieur de l’enceinte de confinement, le tableau est tel qu’on peine à réaliser ce que cela signifie : mardi, dans l’unité nº3, le taux de radiation a atteint 400 mSv/heure, ce qui signifie que, par rotations – comme ce fut le cas à Tchernobyl – le taux légal maximal annuel d’exposition serait atteint en une demi-heure. Et si le personnel demeuré sur place était du genre kamikaze ? C’est assez simple : personne ne peut rester plus de douze heures à cet endroit sans que la dose soit mortelle.

Par ailleurs, ce scénario de « kamikazes-liquidateurs » n’est pas du tout celui reflété par les communiqués de Tepco. Comme le constataient ce jeudi nos confrères de l’Asahi Shimbun, « le haut taux de radiation dans l’enceinte du réacteur rendait difficile son approche par des travailleurs ». En d’autres termes, le personnel de la société électrique n’est plus dans les bâtiments, n’en déplaise au mythe des héros. Jeudi matin, et pour l’ensemble de la période de crise, la société Tepco faisait état d’un unique employé qui, travaillant à l’intérieur du bâtiment d’un des réacteurs, aurait été exposé à une dose dépassant 100 mSv et transféré à l’hôpital.

D’autres victimes ? Oui : mis à part les victimes du tremblement de terre, les explosions d’hydrogène ont fait onze blessés au niveau de l’unité 3, quatre blessés au niveau de l’unité 1. Encombrés par leurs masques, deux autres employés sont tombés alors qu’ils intervenaient dans les salles de contrôle des unités 1 et 2. Soit 17 personnes blessées, mais pas une seule irradiation excessive relevée. Quant aux deux employés de Tepco que les journaux anglo-saxons assimilent aux « 50 de Fukushima » et signalent comme disparus, Tepco déclare simplement qu’à 9 heures du matin jeudi, « la présence de deux employés de Tepco sur le site n’est pas confirmée ».

En définitive, les « cinquante kamikazes » existent-ils ? Malgré le mutisme de Tokyo, il n’est pas impossible qu’existe un roulement de 150 à 200 agents publics (militaires et pompiers), déployés par équipes de huit heures aux abords immédiats des centrales concernées, et dont l’irradiation sera maximale après les premières semaines de crise. En soit, ce n’est pas rien. Il n’est pas nécessaire de forcer davantage le trait.