Grand-mères au pair

ANNA LIETTI

vendredi 27 avril 2012, 18:41

Née en Allemagne, l’idée de la grand-mère de substitution essaime à l’international. Epatante mais pas facile à concrétiser

Grand-mères au pair

©D’Alimonte

L’exemple qui les fait toutes rêver est celui de Lucie Flach-Siebenlist, mamie au pair pionnière, une des premières recrues de l’agence hambourgeoise Granny Aupair, qui a lancé le concept en 2010: la sexagénaire allemande a passé six mois en Inde à s’occuper du fils de 8 ans d’une employée d’ambassade. Sa seule tâche était d’aller le chercher à l’école avec le chauffeur et de lui parler allemand. Lucie a visité le pays, aidé les enfants des rues, fréquenté les diplomates, rencontré le dalaï-lama. Et posé pour des tas de journaux à son retour.

Recrutée via la même agence, Hannelore Bieneck, 66 ans, vit, en Valais, une expérience moins exotique, plus fatigante, mais non moins épanouissante: depuis l’été dernier, elle s’occupe à plein-temps de trois garçons de 5 à 9 ans. «On lui demande beaucoup», admet la mère, Delphine Coquelle, qui gère avec son mari une société immobilière à Evionnaz. «C’est mon choix, je savais exactement à quoi m’en tenir, précise vivement Hannelore, ex-experte en contrats de construction. D’ailleurs, je fais beaucoup de choses spontanément. Je n’ai jamais eu d’enfants et, pour la première fois de ma vie, je suis dans la peau d’une mère au foyer: sortir le pain chaud du four, quel plaisir!»

Trois garçons, tout de même, n’est-ce pas éprouvant? «S’il n’y en avait eu qu’un, j’aurais craint de trop m’attacher. Là, je dois partager ma tendresse entre trois, ce sera moins dur de partir…»

D’un côté, une énergique retraitée en mal de famille mais parfaitement au clair sur ses motivations. De l’autre, une famille dégarnie côté grands-parents et en quête d’une présence domestique plus mature que celle d’une adolescente au pair: Hannelore et ses hôtes valaisans se sont magnifiquement trouvés. Mais, petits ennuis de santé obligent, ils devront se quitter à l’automne et Delphine Coquelle cherche déjà une digne successeure à la Mary Poppins de Bremerhaven.

Pour cela, elle s’est adressée à une agence française, Maison-Sitting (www.maisonsitting.com), qui vante ses «supermamies» de 50 à 70 ans. Car, depuis 2010, l’exemple de Granny Aupair a essaimé, en Allemagne, en Autriche, en France.

Pas étonnant: l’idée de la nounou senior n’est-elle pas proprement formidable? «Il y a tant de femmes talentueuses et énergiques, avec souvent une belle vie professionnelle derrière elles et qui, les enfants partis, se retrouvent seules et sans projet, explique Françoise Longa, initiatrice d’une autre agence française, Mamie Au Pair (www.mamieaupair.fr). Les familles, elles, sont rassurées de confier leurs enfants à une femme expérimentée plutôt qu’à une jeune surtout préoccupée par ses sorties en boîte!»

Un concept épatant, donc, et tellement dans l’air du temps avec ses relents de biscuits à la cannelle. Mais moins aisé à finaliser qu’il n’y paraît. Les agences l’admettent: entre les demandes des unes et les besoins des autres, la porte des recoupements est étroite.

La plupart des mamies aspirent certes à se sentir utiles mais, contrairement à Hannelore, elles veulent surtout voyager au loin, et préfèrent des missions de trois à six mois. D’où l’intérêt des agences à s’ouvrir à un public international, comme elles le font toutes. Les familles, elles, cherchent une aide stable et n’ont pas toutes le bon goût d’être abondamment pourvues en domestiques et d’habiter dans les coins de la planète les plus prisés: Canada, Australie, Etats-Unis.

Dans l’expérience de Dominique Berne de Maison-Sitting, les familles les plus recherchées sont de deux types: les expatriés d’abord, qui, «loin du pays et de leur parenté, aspirent à se refaire un cocon avec une grand-mère de substitution». Ou alors, à l’approche de la haute saison, «les restaurateurs qui cherchent une mamie pour s’occuper des petits à l’heure du coup de feu». S’ils offrent, en échange, une belle chambre en Corse ou sur la côte, le plan «vacances enrichies» devient attrayant.

Côté mamies, «celles qui réussissent le mieux ne se prennent pas trop au sérieux et ont renoncé d’emblée à imposer leurs vues sur l’éducation», résume Corinna von Valtier, de Granny Aupair. Dans l’expérience de l’agence allemande, une mission sur dix capote avant terme. Le job requiert de la souplesse, et certaines femmes, habituées à vivre seules selon leurs habitudes, s’aperçoivent bien vite qu’elles avaient surestimé leur capacité à s’adapter.

Mais s’agit-il bien d’un travail? Ou d’un simple échange de bons procédés? Là, on entre en terrain flou. Hormis pour ce qui est des taxes d’inscription, «nous ne parlons jamais d’argent, annonce joliment Corinna von Valtier. Les autres agences tiennent le même discours: on est dans le domaine de «l’échange culturel», pas dans celui du contrat de travail. Si la famille décide de verser une compensation contre services rendus, ce n’est pas notre affaire. Nous mettons les gens en contact, rien de plus. »

La posture permet d’échapper aux contraintes législatives auxquelles sont soumises les agences de placement (exercer sans autorisation sur sol suisse peut coûter jusqu’à 40 000 francs d’amende). Elle n’empêche pas Hannelore Bieneck, par exemple, de bénéficier d’un contrat de travail et d’un salaire équivalent à celui d’une jeune fille au pair.

«Mais les jeunes filles au pair, qui bénéficient d’une législation ad hoc, n’en sont plus au-delà de 30 ans. Pour une retraitée, la question est de savoir s’il faut la considérer comme une employée de maison. Si c’est le cas, elle a droit à un minimum salarial obligatoire de 3000 à 4000 francs»: Claudie Wicky-Vial, cofondatrice de Servicefamille, aide les employés d’entreprises à concilier travail et enfants. Elle trouve l’idée des mamies au pair épatante, mais légalement un brin «floue».

Voyez: si, comme grand-mère de substitution rémunérée, vous voulez échapper à l’appellation d’employée de maison, vous ne devez rien faire d’autre que vous occuper des enfants. Et les biscuits à la cannelle, alors? Bon, éventuellement, mais à condition que les parents n’y touchent pas…

A défaut d’exotisme, la mission de mamie au pair peut offrir une bonne tranche de suspense législatif.

Anna Lietti (Le Temps)