Tu vas pas sortir comme ça ?

JULIE HUON

mardi 15 mai 2012, 16:06

Ce qui rend fous les parents Série 3/5 Comme ça, oui, avec ce short minuscule, ce machin moulant transparent, ce tee-shirt troué, ce pantalon qui tombe... Mais pourquoi tant de haine ? Tu vas pas sortir comme ça ?

Tu vas pas sortir comme ça ?

: Le Soir/Dominique Duchesnes

Certains jours, on a un peu pitié de Cédric. Parce que Cédric a trois filles. Trois petites choses toutes mignonnes qui déboutonnent leur chemisier pour se photographier sur Facebook, qui empruntent la Visa pour s'acheter des vêtements en ligne (21 % des 12-16 ans, 12 % chez les garçons) et qui se changent trois fois par jour.

On ne dit pas / On dit

On ne dit pas « Mais qu'est-ce que c'est que cette tenue ? On dirait un clown ! T'as vraiment pas peur du ridicule, toi, hein ? Allez, va retirer ça tout de suite ! »

On dit « Ma petite chérie, quelle image penses-tu donner aux gens quand on voit ton soutien-gorge comme ça ? Tu envoies malgré toi un message sexuel. OK, ton frère, on voit son caleçon, c'est pas juste, mais c'est moins grave. »

« On a plus ou moins géré leur habillement jusqu'à l'âge de 15 ans, explique-t-il. Simplement en n'achetant pas tout ce qu'elles voulaient. Mais elles ont commencé à économiser et là, tout ce que je peux dire aujourd'hui, c'est : “c'est pas un peu court ?” ou “tu vas avoir un peu froid comme ça, non ?”. Ma dernière a une forte poitrine et elle est tout le temps les seins à l'air ! Elle a des décolletés pas possibles, elle en joue à donner des torticolis à tout le monde. Alors, OK, c'est bien, une fille libérée mais quand même, pour ma génération, c'est extrêmement provocant. »

Que le gamin enfile une chemise verte sur un pantalon jaune, des lignes avec des carreaux, on s'en tape. Limite, on coincera sur le boxer qui déborde. Ou le bonnet pourri que « tu pourrais quand même retirer dans la maison ». Mais que la petite risque – dans le meilleur de cas – de se faire traiter de « teupu » sur le chemin de l'école, non.

L'APA (Association américaine de psychologie) tirait la sonnette d'alarme il y a peu au sujet de l'hypersexualisation. En se basant sur plus de 300 études, elle souligne les conséquences négatives, surtout chez les filles, de la réduction d'une personne à son sexe-appeal. Dégâts collatéraux : dépression, troubles de l'alimentation, mauvais résultats scolaires. Il y a dix ans, les troubles alimentaires ne se rencontraient généralement pas avant 15 ans alors qu'aujourd'hui, des petites filles de 5 à 6 ans en présentent déjà les symptômes.

« A l'heure actuelle, beaucoup de parents mettent la priorité absolue sur les résultats scolaires, dit la psychologue clinicienne française Maryse Vaillant. Or il y a deux vrais points très importants à surveiller : le langage et les vêtements. Dans mon dernier bouquin (1), je parle de ces filles de 12 ans qui portent des shorts au ras du pubis ou qui, à 8 ans, réclament du maquillage. Beaucoup de parents oublient qu'il y a une différence entre le public et le privé. On peut jouer, se déguiser, mettre les habits de sa mère… à l'intérieur de la maison. Mais on ne sort pas comme ça. Notre but, c'est de faire de nos enfants des adultes responsables et d'ici là, de les protéger. »

Mais comment ne pas passer pour un vieux ringard en tiquant sur un tee-shirt transparent avec des trous là où il ne faut pas ? Sachant que les jeunes s'achètent de plus en plus tôt leurs vêtements eux-mêmes et disposent de montants importants en matière d'argent de poche. Combien ? Entre 10 et 14 ans, de 13 à 33 euros. Jusqu'à 15 ans, le montant augmente, ensuite ça diminue, près d'un jeune sur deux complétant ses revenus d'argent de poche par un job étudiant (2).

« Il faut faire très attention à ce qu'on dit à son enfant concernant sa tenue vestimentaire, remarque Pascale Roux, coach spécialisée dans les relations parents-ados. Lui dire “ça ne te ressemble pas” ne sert à rien parce qu'il va vous répondre : “Ben si, puisque c'est moi qui l'ai choisi.” C'est le symbole de son identité. Dans mon bureau, je reçois des jeunes filles habillées parfois de façon très indécente. Je ne peux pas m'empêcher, alors que je suis une femme, de regarder leur décolleté. Je le leur explique : “Là, gaffe, tu envoies une drôle d'image de toi, un message sexuel.” Mais de toute façon, ils font ce qu'ils veulent dès que vous avez le dos tourné. »

Ce qu'ils veulent, c'est se montrer sous leur plus beau jour au monde entier. Beaux, rieurs, bien habillés. L'American Academy of Pediatrics (AAP) a lâché la semaine dernière le terme de « dépression Facebook ». Sur le réseau, on poste des photos retouchées, on se crée un double imaginaire, un avatar plus beau que nature, on séduit la masse pour « être suivi » ou « liké ».

Mais paraître au top réclame une mise en scène de soi des plus schizophréniques. Les médecins américains évoquent des risques de repli dans le virtuel, une jalousie envers le profil des autres, le sentiment d'être le vilain petit canard du web. Un petit canard un peu idiot en plus, prêt à mettre 90 euros dans un sweat à capuche. Tsss.

(1) Sexy soit-elle, Maryse Vaillant, Les liens qui libèrent Editions, 2012.

(2) www.crioc.be/FR/doc/x/y/document-4563.html