Nudisme 100% nature ?

mercredi 20 juin 2012, 14:36

Le naturisme est un mouvement aux racines profondes et multiples. Philosophie de vie, il est devenu aujourd'hui un solide business, qui se résume souvent à la pratique estivale d'un « nudisme » hédoniste. L'utopie écologiste saura-t-elle lui rendre un second souffle ?

Nudisme 100% nature ?

Par Julie Luong. Article paru dans Victoire du 16 juin 2012

Fantaisie baba cool ou exhibitionnisme organisé : le naturisme inspire beaucoup de préjugés et autant de blagues potaches. Et pour cause : depuis les années 80, ce mouvement aux fondements qu'on dirait aujourd'hui « écolos » a été largement sacrif ié à l 'industrie du tourisme, avec la multiplication de centres de vacances naturistes et une diversif ication des adeptes : moins radicaux, pas forcément branchés « vie saine » et davantage attirés par l 'aspect plaisir et confort de la vie sans vêtements que par la « morale » prônée par les fédérations naturistes. Il faut en effet rappeler que selon la Fédération internationale du naturisme, le naturisme est une manière de vivre en harmonie avec la nature, caractérisée par une pratique de la nudité en commun qui a pour conséquence de favoriser le respect de soi-même, celui des autres et de l 'environnement. Plus proche donc du projet de vie que de la pratique exclusive du nu, qu'on appellera plus justement « nudisme ».

Naturistes contre touristes Néanmoins, à l 'heure du tourisme hédoniste, cette définition, tout comme les principes prônés par les tenants du naturisme « pur et dur » (pas de tabac, pas d'alcool, une alimentation équilibrée…), ne convainc plus qu'une minorité. Les chiffres le montrent : alors que la Fédération française de naturisme comptait dans les années 80 environ 80.000 membres, ce chiffre est tombé à 20.000 aujourd'hui. Nous sommes dans des sociétés très individualistes, ce qui a porté un coup certain aux grandes idéologies collectives : le naturisme, d 'une certaine façon, en a fait les frais, commente Sylvain Villaret, maître de conférences à l 'Université du Maine et auteur d'« Histoire du naturisme en France » (éd. Vuibert, 2005). Ce qui ne veut pas dire que les centres « non textiles » désemplissent : loin de là. Mais ils se sont peu à peu émancipés des fédérations, donnant naissance à un naturisme « à la carte », parfois franchement éloigné de l 'idéal de départ, si l 'on pense par exemple au bien connu Cap d'Agde, site naturiste devenu un haut lieu du libertinage et de l'échangisme.

Dans sa version familiale, le tourisme naturiste est tout de même considéré aujourd'hui comme un acteur économique très rentable, selon Sylvain Villaret. Une réalité qui n'a pas échappé au ministre du Tourisme wallon qui a aff iché dès 2010 sa volonté de développer ce pôle, notamment à travers l 'ouverture de la première zone naturiste extérieure en Wallonie, aux abords des Lacs de l'Eau d'Heure, laquelle devrait voir le jour d'ici 2014. Histoire de changer de Bredene… et d'endiguer la fuite des corps nus vers la France, championne en la matière. Avec une fréquentation annuelle estimée à deux millions de personnes, l 'Hexagone demeure en effet aujourd'hui la première destination naturiste, avec de multiples centres disséminés dans le Sud, le temps clément facilitant le tombage de veste.

La nature qui soigne L'essor de ces pratiques est souvent perçu aujourd'hui comme le signe d'une société décomplexée, où la nudité ne serait plus un tabou.Mais le naturisme est-il vraiment un pied de nez à l'héritage judéo-chrétien, désespérément accroché à sa feuille de vigne ? La réalité est en fait un peu plus complexe… Né au XVIIIe siècle, le naturisme s'est avant tout érigé contre la science et les techniques modernes. Il est d'abord le fait de médecins, méfiants face au développement d'une médecine « chimique », soupçonnée d'entraîner la dégénérescence de l'homme… Le naturisme désigne alors une approche particulière de la médecine, dans laquelle on considère que la nature peut être un « médecin », commente Sylvain Villaret. Les premiers naturistes pensent qu'il faut revenir aux principes de base de la médecine d'Hippocrate et prendre exemple sur la nature. Il s'agit en quelque sorte d 'un conflit entre les Anciens et les Modernes : les naturistes prônent une médecine d'observation et la méf iance envers les médicaments. Ils vont ensuite ajouter à cela des pratiques médicales plus précises selon l ' idée qu'on peut aider, renforcer cette nature. La nature devient médiatrice et il convient donc de se rapprocher d'elle autant que faire se peut : c'est l 'époque de l'hydrothérapie, du Dr Kneipp (qui nous a laissé en héritage ses huiles de bain !), mais aussi des « cures atmosphériques » de la méthode Rikli qui, dès les années 1850, prône une semi-nudité pour jouir au mieux des bains d 'air, de lumière et de soleil. Peu à peu, le mouvement naturiste érigera la nudité comme une composante nécessaire – mais non suff isante – de ce nouveau mode de vie. Le naturisme est vraiment, au départ, un ensemble de pratiques. La nudité s' imposera au XIXe siècle, sous l ' influence des « guérisseurs » allemands, qui vont insister sur le contact direct avec les sources de vitalité naturelles (eau, air, soleil…). Mais la nudité fera débat au sein même du mouvement : certains tenants de la religion catholique vont insister sur la nécessité d 'un dévêtissement partiel, à partir de l ' idée qu' il ne faut pas heurter la pudeur. Pour d 'autres, la nudité apparaîtra précisément comme un moyen de combattre ce qu'a créé la religion chrétienne : la pudeur qui serait la source du vice, de la dégénérescence, commente Sylvain Villaret.

Changer la vie De l 'Allemagne à la France, ces pratiques qui vont peu à peu coloniser le monde s'ancrent également dans la nostalgie d'un âge d'or révolu, où l'homme vivait en parfaite harmonie avec la nature… Certains précurseurs, comme Jean- Jacques Rousseau, prônent ainsi très tôt une pédagogie fondée sur le contact physique avec les éléments. Il défend ainsi dans l 'Émile (1761) les vertus d'une éducation « rustique », simple et en plein air, dans l 'idée que l'individu, ainsi fortifié, résistera mieux aux pièges tendus par des sociétés en voie d'urbanisation. Dès le départ, le naturisme s'adjoindra également une série de principes alimentaires, prônant un régime à dominante végétarienne pour des raisons à lafois morales et sanitaires, puisque la viande est alors suspectée de favoriser certaines maladies, comme la tuberculose. On parlera ainsi de naturo-végétarisme, lequel déclarera également la guerre au tabac et à l'alcool, dont les ravages seront particulièrement visibles dans la classe ouvrière à la f in du XIXe siècle. Car le naturisme est aussi empreint de préoccupations sociales et politiques profondes, opérant comme une réaction envers les effets déstructurants d 'une société moderne, industrielle. Quand les gens sont déstabilisés, poursuit Sylvain Villaret, ils cherchent une valeur sûre : la nature. Ils vont l ' idéaliser et la déf inir en fonction, notamment, de leurs convictions politiques. À partir du constat qu' il y a une dégénérescence, le naturisme fut historiquement très proche des extrêmes, droite et gauche.

Ainsi, les liens entre mouvements anarchistes et naturistes sont étroits. Au début du XXe siècle, la colonie de Monté Verità, en Suisse, réunit de jeunes anarchistes berlinois, parmi lesquels Otto Gross, f igure rebelle de la psychanalyse (aperçu dans « A Dangerous Method » sous les traits de Vincent Cassel) et féministe atypique. Cette communauté vit sans vêtements, mange végétarien et pratique une complète liberté sexuelle. À l'heure où Freud tente de mettre à nu le psychisme, la mise à nu des corps s'inscrit, elle aussi, dans une recherche de vérité et de liberté. À la même époque, le chorégraphe Rudolf von Laban fonde ainsi une compagnie de danseurs nus qui, faisant de la nature leur scène de ballet, expriment par leurs mouvements les pulsions premières de l 'homme… La pratique du naturisme et du nudisme fut donc longtemps portée par des idéaux très forts : il ne s'agissait pas simplement de changer de « mode de vie », mais de changer la vie même !

Nature variable À l'autre extrême, certains tenants du naturisme f lirteront de près avec l 'obsession eugéniste et l'idée de dégénérescence de la race portées par l 'Allemagne nazie. Un aspect « moral » qui s'effacera peu à peu au cours du XXe siècle, peu à peu grignoté par l 'aspect plaisir, selon Sylvain Villaret. Car les années 30 marquent aussi l 'ouverture des premiers grands centres naturistes comme Physiopolis, en bord de Seine et Héliopolis, première commune naturiste de France sur l 'île du Levant. Une inf lexion du naturisme vers le tourisme qui ne cessera de s'accentuer et qui est liée à une triple mutation : l 'émergence, encore fragile et balbutiante, d 'une société du temps libre et des loisirs de masse […], l 'aff irmation croissante d 'une conscience collective des enjeux sanitaires et de l ' hygiène […], enf in, la fatigue des normes de la pudeur, jugées trop sclérosantes et dont la psychanalyse révèle alors les effets sur les comportements, notamment sexuels. Progressivement, les adeptes du naturisme se rassembleront également autour d'une vision très « saine » de la nudité, qui ne serait pas sexuelle « en soi ». Un point sensible pour nos sociétés contemporaines, où la nudité est constamment érotisée et mise en scène par les images, de la publicité à la pornographie.

Autre argument récurrent des « pro-nudité » : comme l 'uniforme, elle permettrait de mettre tout le monde à égalité, sans distinction de classes sociales. Et pourtant, nous répond Sylvain Villaret, on sait très bien que la façon de parler, le vocabulaire employé, la manière de se mouvoir créent déjà une distance. Tout comme il existe des différences morphologiques liées à l 'alimentation qui diff ère également selon le niveau de vie. Cet argument tient plus de l 'attitude volontariste : la nudité n'efface pas les différences, mais l ' idée qu'elle puisse le faire suffit peut-être à rassembler. Il y a aussi aujourd' hui, chez les naturistes, tout ce débat sur les marquages corporels, comme les tatouages, le piercing ou l ' épilation, qui réintroduisent en quelque sorte la sexualité… C'est dans ces questionnements que l 'on voit que la nature est aussi un construit ! Nous le savons bien, nous qui sommes de plain-pied dans la « crise écologique » : la nature est à la fois un bien menacé, mais aussi un fantasme car nul ne sait où elle commence ni où elle finit…

Le cocktail de nos préoccupations actuelles apparaît d'ailleurs comme un f idèle remake de ce qui donna le coup d'envoi du naturisme il y a plus de deux siècles. Condamnation de l'industrie agroalimentaire et de la « bidoche », méfiance vis-àvis de l'industrie pharmaceutique, croyances millénaristes rattachées à la « catastrophe écologique », ambivalence créée par l 'omniprésence d'une nudité virtuelle et « sexualisée » : tous les éléments sont réunis pour que nous nous tournions à nouveau – tout nus, tout bronzés – vers la nature, la vraie.