Les ploucs, ces paysans de Plougastel en Bretagne

CHRISTINE MASUY

vendredi 06 juillet 2012, 11:05

Mais quel plouc ! Un plouc, c'est un péquenaud. Un idiot. Bref, c'est une insulte. A tout le moins, un substantif très péjoratif. La faute aux Bretons. Ou plutôt aux Parisiens qui méprisent les Bretons, ces paysans venus de Plougastel et des environs. Ils avaient pour cousine une certaine Bécassine…

L'histoire commence à la fin du XIXe. Les paysans bretons n'arrivent plus à vivre de leurs terres. Bon nombre d'entre eux décident alors de partir pour se construire un meilleur avenir. Et comme le chemin de fer dessert désormais Brest, Nantes et Quimper, ils sont des milliers à prendre un aller simple pour Paris.

A la veille de la Première Guerre mondiale, on estime que 200.000 Bretons sont installés dans la capitale. La plupart sont des gens rustres, qui ne parlent pas français. Les Parisiens les regardent avec dédain et condescendance, mais ils constituent une main-d'œuvre bon marché qui accepte les tâches les plus ingrates. Les mieux lotis sont employés de maison. Les hommes jouent les cochers tandis que leur femme ou leurs filles travaillent comme servantes. Il n'y a pas de bon bourgeois qui n'ait sa petite bonne bretonne.

Quand on demande à ces Bretons d'où ils viennent, c'est toujours de « Ploug… quelque chose ». Plougastel, Plougasnou, Plougenast, Plougonven, Plougonver, Plouharnel, Plouhinec… Il y a en Bretagne, dans le Finistère et les Côtes d'Armor, une septantaine de localités dont le nom commence par « plou » – plou signifiant simplement « paroisse ». Du coup, à Paris, les Bretons sont surnommés « les ploucs » avec tout le mépris que cela suppose pour leurs racines paysannes et leurs habitudes un peu simples.

Ce mépris va être entretenu et renforcé par une héroïne de papier : Bécassine. En 1905, paraît un nouvel hebdomadaire pour fillettes : La Semaine de Suzette. Quelques jours avant la parution du premier numéro, un auteur fait défaut. La rédactrice en chef, madame Bernard de la Roche, se retrouve avec une page vide. Elle a alors l'idée de raconter une bourde commise par sa petite bonne bretonne et de faire mettre cette histoire en images par un illustrateur de ses amis. Ainsi naît Bécassine.

Avec sa robe de drap vert, son tablier blanc et sa coiffe, c'est une caricature de la brave Bretonne montée à Paris. Elle est gourde à souhait, ce que souligne ce surnom de « Bécassine » – une bécasse étant, dans le langage courant, une jeune fille totalement niaise.

Bécassine rencontre un énorme succès. D'abord dans La Semaine de Suzette, puis en albums (26 albums) jusque dans les années 50. Ce sont donc plusieurs générations de petits Français qui vont grandir avec cette image de la paysanne bretonne : brave fille mais un peu stupide, à la fois simplette et candide quoique roublarde. C'est en fait une grande enfant puisque telle est l'image qu'ont les Parisiens de leur petit personnel de maison breton. Bécassine confirme donc à la France entière que les Bretons sont des ploucs.

Au bout d'un moment, on l'imagine, les Bretons ne supportent plus ce genre de caricature. Et c'est ainsi que Bécassine est victime… d'un attentat ! En juin 1939, trois Bretons de Paris organisent un commando pour aller détruire sa statue de cire au Musée Grévin. Non, Bécassine n'est pas leur héroïne. Et encore moins leur cousine !

Si vous passez par la Bretagne cet été, mieux vaut donc éviter toute allusion à Bécassine. Et plus encore à cette vieille histoire de ploucs…

Retrouvez la série "bermuda & panama" en radio, sur La Première. Chaque matin vers 9h15, Christine Masuy raconte l'histoire d'un éponyme. Ou comment un nom de lieu est entré dans la langue.