Dansons la tarentelle autour des tarentules
CHRISTINE MASUY
jeudi 02 août 2012, 07:01
Si la simple évocation d'une araignée vous effraie, attention ! Il est aujourd'hui question de la tarentule, très présente... mais où ? La réponse dans notre série « bermuda & panama ».
Direction le sud, dans le talon de la botte italienne, la région des Pouilles. Et plus précisément, le golfe de Tarente. Là-bas, comme dans tout le bassin méditerranéen, on croise souvent une grosse araignée noire de la famille des lycoses. Comme elle est tout particulièrement présente du côté de Tarente, on l'appelle « tarentule ».
La tarentule dispose d'un venin qui lui sert à immobiliser la proie dont elle compte faire son prochain repas. Il arrive aussi que la tarentule pique l'homme. La piqûre est douloureuse, mais elle n'est absolument pas dangereuse.
A Tarente pourtant, on persiste à croire qu'une piqûre de tarentule peut être mortelle. Il faut dire qu'à certaines saisons, les tarentules foisonnent. Elles sont grosses, velues, de couleur sombre. Tout cela contribue sans doute à alimenter les fantasmes autour de leur dangerosité.
Depuis plusieurs siècles, les gens de Tarente sont persuadés que, quand on est piqué par une tarentule, on attrape immédiatement une maladie qu'ils appellent « tarentisme » ou « tarentulisme ». Cette maladie vous plonge dans un état de léthargie et conduit finalement à la mort.
Les médecins n'y peuvent rien. Il n'y a pas d'antidote, pas de remède. Il y aurait cependant un truc infaillible pour contrer les effets du venin : mimer les mouvements de la tarentule, s'agiter comme le fait l'araignée dans des gestes rapides, frénétiques
En une espèce de danse, que l'on met en musique et que l'on va appeler « tarentelle ».
A Tarente, quand quelqu'un se fait piquer par une tarentule, tous les gens du quartier descendent en rue pour danser la tarentelle au rythme du tambourin et du violon. Cela peut durer plusieurs heures, plusieurs jours parfois.
Elles inspirent Nietzsche et Dumas
Or, à l'époque, danser est pécher. La danse est strictement interdite par l'Eglise et les petites gens du sud de l'Italie sont très attachées aux préceptes de l'Eglise. Mais là, il ne s'agit pas de danser pour danser, il s'agit de danser pour soigner ! Même si l'on prend des poses lascives et suggestives
La tarentelle est en fait un moyen très habile de contourner les interdits.
Cette pratique ne manque pas d'étonner les voyageurs de l'époque, curieux et érudits, qui voient des hommes et des femmes entrer en transe autour d'une piqûre d'araignée soi-disant mortelle. Nietzsche évoque ainsi la tarentelle dans Ainsi parlait Zarathoustra. On trouve également la tarentule et la tarentelle sous la plume d'Alexandre Dumas. Elle inspire aussi Eugène Scribe. Cet écrivain est un peu tombé dans l'oubli, mais il est membre de l'Académie française et on lui doit notamment le livret de La Muette de Portici. Quelques années plus tard, en 1839, Scribe écrit un autre opéra, La Tarentule, mis en musique par Auber sur des airs de tarentelle.
La critique est sceptique. Quelques jours après la première représentation, on peut lire dans la Revue de Paris : « Pourquoi ces convulsions, pourquoi ces gestes effrénés, ces yeux qui sortent de leur orbite, cette pantomime effrayante et nerveuse ? » C'est la tarentelle telle qu'elle se pratique à Tarente
Si la critique bougonne, les musiciens sont séduits par ce rythme endiablé. Et à partir de là, Berlioz, Rossini, Saint-Saëns, Debussy
tous vont se mettre à composer des tarentelles.
Aujourd'hui, la tarentelle ne prétend plus avoir de vertus thérapeutiques, c'est devenu une danse folklorique. Mais du côté de Tarente, quand on est piqué par une tarentule, on s'offre quand même un petit air de tarentelle. On ne sait jamais.
Retrouvez la série « bermuda & panama » en radio, sur La Première. Chaque matin vers 9 h 15, Christine Masuy raconte comment un nom de lieu est entré dans la langue.