La charentaise, à pas feutrés

CHRISTINE MASUY

jeudi 09 août 2012, 08:58

Un peu pantouflard aujourd'hui ? Ça tombe bien : notre série « bermuda & panama » va vous montrer que la pantoufle est un art. Surtout du côté de la Charente...

La charentaise, à pas feutrés

Un moulin de Charente Photo DR

L'histoire de la pantoufle commence au temps des sabots. A partir de l'an 1500 et jusqu'au siècle dernier, le sabot est la chaussure la plus portée à travers nos contrées. Il y a des « marie clap'sabot » aux quatre coins de la Wallonie. On passe évidemment par la Lorraine, avec mes sabots dondaine. Et à l'aube des sixties, Brassens célèbre encore « Les sabots d'Hélène ».

Les sabots, on le sait, sont fabriqués à même le bois. Selon les régions, l'essence peut être plus ou moins tendre. Il n'empêche, le confort est assez rudimentaire. Alors, très vite, plutôt que de glisser directement le pied dans le sabot, on entreprend de le rembourrer. Avec de la paille, du foin, des fougères… auquel il arrive même que l'on ajoute une poignée de fleurs afin que l'on ne puisse pas dire que cela ne sent pas la rose !

Pour plus de confort encore, certains rembourrent leurs sabots avec de la peau ou de la laine. On voit alors apparaître de petits chaussons qui protègent le pied à la fois du bois et du froid. Des petits chaussons que l'on glisse dans ses sabots pour sortir, mais que l'on porte également sans sabots, chez soi, comme chaussures d'intérieur. C'est ainsi que naît la pantoufle.

En Charente, dans le sud-ouest de la France, on porte des sabots comme partout ailleurs. Et comme partout, on les rembourre. Mais pas avec des végétaux ou de la laine. Avec du feutre. A cause… des papeteries.

Trouver charentaise à son pied

Depuis fort longtemps, le long de la Charente et de ses affluents, il y a de très nombreux moulins. Essentiellement des moulins à blé où l'on produit de la farine. Mais les paysans du coin cultivent également pas mal de chanvre pour fabriquer des cordes et des draps. Vers l'an 1500, les meuniers se disent que ce chanvre pourrait également être utilisé pour fabriquer de la pâte à papier. C'est une excellente idée puisque l'imprimerie ne va pas tarder à se développer. Les moulins de Charente se transforment donc en moulins à papier. C'est là que se développent les premières papeteries de France.

Pour faire du papier, il faut du feutre. Chaque feuille est en effet déposée sur un morceau de feutre qui absorbe l'eau de la pâte à papier. On produit donc beaucoup de feutre en Charente. Et il y a beaucoup de rebuts. Tant chez les tisserands que dans l'industrie papetière où il faut se débarrasser des feutres usagés. Que faire de tous ces déchets de feutre ? Des chaussons à glisser dans les sabots.

Pour varier les plaisirs, les Charentais disposent aussi de rebuts de tissu… grâce à l'armée. Depuis 1666, la Marine nationale a pris ses quartiers dans la région, à Rochefort. La Marine a constamment besoin d'uniformes pour ses troupes. Des artisans locaux sont chargés de la fabrication et ils récupèrent les chutes de tissu militaire.

C'est donc de tous ces rebuts de feutre et de tissu que naît ce chausson si particulier, cette pantoufle que l'on va appeler « charentaise » dès qu'elle quitte le département de la Charente.

C'est chose faite vers l'an 1900. Nobles et bourgeois en achètent d'abord pour leurs domestiques, afin qu'ils se déplacent sans bruit… Et ils finissent par les chausser eux-mêmes tant ils les trouvent confortables !

Quelques industriels investissent alors le secteur. La charentaise s'habille de tissu écossais avec le succès que l'on connaît. Mais elle se décline aujourd'hui dans des versions résolument colorées pour que chacun trouve charentaise à son pied.

Retrouvez la série « bermuda & panama » en radio, sur La Première. Chaque matin vers 9 h 15, Christine Masuy raconte comment un nom de lieu est entré dans la langue.