Au marché, on peut tout donner

Julie Liardet

vendredi 14 septembre 2012, 14:49

Les « gratiferias » et autres « donneries » débarquent en Europe. Ces brocantes, où rien ne se vend mais tout se donne, ravissent les adeptes de la décroissance

Au marché, on peut tout donner

Milutin

Des gens qui flânent. Un peu de musique. Des sourires, des éclats de rire. On déambule entre des habits et des bibelots, des courgettes du jardin et des jeux d'enfants, déposés sur des étals ou à même le sol. Un voisin a apporté son rasoir électrique et une voisine vient de repérer un ouvrage de Marcel Mauss. Ce marché aux puces avec légumes pourrait bientôt prendre place dans votre quartier. Avec une nouveauté: tout y est 100% gratuit.

Née en Argentine, la gratiferia – ou gratiféria – a essaimé dans les pays voisins, s'est étalée en Amérique latine, a grandi jusqu'aux Etats-Unis et au Canada et, cette année, a débarqué sur le Vieux Continent. Ventes et échanges y sont absolument prohibés. Les objets doivent être en bon état et, bien sûr, un minimum de civilité est requis (ne pas venir en fourgonnette pour tout embarquer). Cette foire gratuite vise la «libération matérielle» afin de se détacher de «l'oppression du système économique». C'est ce qu'annonce Ariel Rodriguez Bosio, son créateur (auto) proclamé, dans une vidéo visible sur YouTube et intitulée «gratiferia, una economia de la nueva era» (gratiferia, une économie de la nouvelle ère). L'Argentin, qui explique avoir lancé le premier marché dans son appartement début 2010, y apparaît comme une sorte de gourou philosophico-spirituel d'une décroissance par le don.

La gratiferia s'est exportée chez nous en grande partie via les réseaux sociaux. Le concept de détachement matériel a trouvé un écho, notamment pour Céline (39 ans), coorganisatrice d'une de ces premières foires en France, qui s'est déroulée au début du mois à Châteauneuf-sur-Charente. Le but? «Faire tourner les objets dont nous n'avons plus besoin, qui pourraient ainsi servir à quelqu'un d'autre», explique la Française. Chacun pouvait venir déposer et prendre des affaires de tous genres, classées par catégorie. 1500 personnes ont afflué sur le terrain prêté par la commune, estime Isabelle (43 ans), sœur de Céline, également coorganisatrice de l'événement. «On n'en attendait pas autant, car le concept n'est pas connu. Il y avait des personnes de toutes les classes sociales, des familles… Certaines sont venues par curiosité. J'ai vu un couple, au -début, qui n'osait pas prendre -d'objets. Mais l'ambiance était -détendue». Une journée émotionnellement très forte pour l'organisatrice: «Il y avait beaucoup de joie, d'échange avec les gens. Quand on donne, on reçoit énormément aussi, ce n'est pas unilatéral. Les gens n'arrêtaient pas de nous remercier». Isabelle espère «être une petite semeuse de graines», afin de répandre les gratiferias ailleurs en France et dans le monde.

Alors que dans les brocantes et autres vide-greniers, tout se monnaie, la gratiferia va-t-elle chambouler les pratiques en Europe? Gilbert Montigaud organise une brocante (payante) ce mois de septembre à Barbezieux-Saint-Hilaire, à 20 kilomètres de Châteauneuf-sur-Charente: «Je ne suis pas allé à la gratiferia mais j'en ai entendu parler. Ce n'est pas du tout de la concurrence pour nous, car c'est très différent. Nous aurons toujours autant de clients

Il existe des gratiferias en Argentine, en Espagne, en France… Qu'en est-il en Belgique? La Hannutoise Christine Muller, membre du parti Ecolo, a décidé de se lancer dans l'aventure de l'organisation de la première Gratiferia de Belgique. Le groupe politique a organisé sa première gratiferia en juillet. «On voulait redonner un vrai sens à la gratuité, montrer que tout n'est pas qu'une question d'argent», explique la politicienne. Ce tout gratuit, justement, ne risque-t-il pas de favoriser la consommation? «Certaines personnes étaient surprises que tout soit gratuit et étaient sur la retenue, alors que d'autres voulaient tout prendre, pour la même raison», se souvient Christine Muller. «Pas plus que d'acheter et de surconsommer dans les magasins», répond pour sa part Céline.

Des « donneries » locales essaiment un peu partout en Wallonie (à Louvain-la-Neuve, Eghezée, Braine-le-Comte) et à Bruxelles. Sur Facebook, de nombreux «groupes» proposent également des affaires à offrir. Le principe est simple : on s'inscrit, on publie une photo de l'objet en question et toute personne intéressée peut prendre contact.

Cependant, l'enjeu d'une gratiferia n'est pas simplement de se débarrasser de ses affaires, mais véritablement de s'en détacher et de faire l'expérience du don. Céline, qui pratiquait déjà le troc avec ses amies, se réjouit à l'idée que ce «concept novateur» puisse «bousculer les idées européennes, parce que c'est gratuit».

Sabine Kradolfer, chercheuse en anthropologie et sociologie, rappelle que des mouvements de troc s'étaient mis en place en Argentine après la crise de 2001-2002. Si la gratiferia peut être considérée comme une cousine du troc, Sabine Kradolfer précise que ces foires gratuites ne découlent ni de cette crise-là ni de la situation économique actuelle, qui est plus stable en Argentine qu'en Europe. «Mais il y a une vision de la société sous-jacente à tous ces mouvements, poursuit Sabine Kradolfer. L'homme n'est pas ici un individu égoïste, seul et séparé du reste de la société, comme prôné par l'économie néolibérale. Il se sent appartenir à un ensemble plus vaste: la communauté locale, mondiale. Les personnes se sentent liées par le don.»

Julie Liardet (Le Temps)