Le goût de la compétition

jeudi 26 juillet 2012, 16:16

Si nous la dénigrons à la ville, nous l'adorons à la scène : quand la compétition se donne en spectacle, elle titille notre instinct de survie et notre goût pour la psychologisation

Le goût de la compétition

Par Julie Luong. Article paru dans Victoire du 12 mai 2012

Lutter, croître, faire mieux que l'adversaire et moins bien que demain : la logique de la compétition – performance par rapport à soi mais aussi par rapport aux autres – régit nos sociétés depuis le XVIIIe siècle, avec le développement des techniques et de la notion de progrès, qui ont amené à concevoir différemment la société, ainsi que le rappelle Paul Verbanck, chef du service de psychiatrie au CHU Brugmann et professeur à l'ULB où il mène notamment des recherches en psychologie du sport. À partir de ce moment-là, viser le « toujours plus » a commencé à sembler normal. Aujourd'hui, en économie, quand la croissance ralentit – c'est-àdire non pas qu'elle recule mais qu'elle stagne – on considère qu'elle est en danger, qu'on est en tort. La chose vaut bien sûr et surtout dans le domaine de la compétition sportive où il s'agit de dépasser continuellement ses propres records mais aussi LE record. On ne s'étonnera donc pas qu'au fil du temps, de la natation au marathon, les limites du chrono n'aient cessé de reculer grâce à de meilleurs équipements, connaissances ou substances. Car on a beau présenter les rencontres sportives sous le voile pudique du « dépassement de soi » et de l'« importance de participer », la performance ne s'y conçoit jamais que « par rapport ». Il y a toujours, quelque part dans la tête du compétiteur des concurrents privilégiés, des personnes qu'on retrouve sur son chemin, commente Paul Verbanck. Les choses prennent assez rapidement un tour personnalisé, y compris parmi les amateurs. C'est « celui-là » qu'on veut battre. La performance en tant qu'abstraction peut être une valeur mais, à côté de ça, de manière très concrète, c'est une compétition qui se fait « contre ».

Toujours plus La fascination de nos sociétés pour le sport et ses grands rendez-vous internationaux – JO en tête – ne va donc pas sans un goût prononcé pour l'antagonisme et le combat. Comme le remarque le psychologue du sport Marc Levêque dans « Au coeur de la compétition sportive », ce n'est pas la seule performance corporelle qui nous intéresse dans l'histoire. Sinon, des foules se déchaîneraient tout aussi bien pour une troupe de danseurs ou d'acrobates de cirque… Mais d'où nous vient ce désir de compétition ? Instinct de domination, dit-on. Darwin étant passé par là, nous savons que les plus faibles ne seront (en fait) pas les premiers. Afin d'être « naturellement sélectionnés », nous aurions tendance à rechercher perpétuellement la lutte et, bien sûr, la victoire. La compétition n'est pas née avec et par le sport, fut-ce dans l'Antiquité, rappelle Marc Levêque. Elle est présente à la source, aux origines, elle conditionne la vie et sa continuité : au tréfonds de notre biologie, les cellules s'affrontent pour subsister. […] À l'autre pôle, celui de la modernité, la compétition anime rudement la lutte économique. Ainsi que le remarquait déjà l'économiste Thorstein Veblen au début du XXe siècle, la consommation ostentatoire suit exactement cette logique éreintante du « toujours plus » : nous voulons posséder ce que possède celui qui est juste « au-dessus » de nous, plaçant la barre toujours plus haut au fil de nos acquis. On a tous en nous quelque chose qui nous pousse à être dominants, commente Paul Verbanck. Mais on pourrait se dire que la culture, l'éducation ont justement pour rôle d 'encourager le perfectionnement personnel indépendamment des performances des autres. Et pourtant, dans le sport de compétition, c'est exactement l'inverse qui se passe. Les parents sont souvent les premiers à encourager cela : observez-les dans les gradins pendant que leurs enfants de 8 ou 9 ans sont sur le terrain… Vous comprendrez que la compétition est bien présente, si pas entre les enfants, entre les parents !

Résister aux « pressions » Nos sociétés ont donc en quelque sorte entériné et encouragé un instinct embryonnaire, perçu comme seul moteur possible de l'action. Cela s'observe évidemment très tôt dans le milieu scolaire et, plus tard, dans celui du travail. Et même si aujourd'hui, le coaching en entreprises a tendance à valoriser l'« esprit coopératif » plutôt que la compétition entre employés, le but ultime reste la productivité : souder les troupes pour mieux battre le concurrent. Pour les sportifs et leurs entraîneurs, la dimension de compétition est d'ailleurs considérée comme le moteur essentiel de la réussite : vouloir gagner, en d'autres termes, peut faire gagner. Comme si, au-delà des efforts physiques consentis, des années d'entraînements, de l'hygiène de vie ascétique, le « mental » pouvait, à un certain moment, faire la différence. En étudiant deux événements sportifs d'envergure – l'Euro de football et les Jeux olympiques de Pékin de 2008 –, Marc Levêque a ainsi montré à quel point la notion de « pression », mot fourre-tout, mot écran, était présente dans le discours des athlètes pour expliquer, le plussouvent, un échec. La pression, c'est ce mot magique qui permet de colmater l ' écart insupportable entre la volonté et le réel. D'un autre côté, et de façon quasi pendulaire, le discours sportif pointe, en cas de victoire, l'importance du bon mental, de la volonté, du « tout donner », comme si ce qui avait été véritablement en jeu était une supériorité psychique, voire morale, et non physique. Manière aussi de légitimer l'idéologie sportive qui se veut non discriminatoire alors qu'elle l'est, par définition, ne fût-ce que par rapport à l'âge. En sport, en grandissant, il y a d 'abord une amélioration des performances qui est physiologique. Mais une fois que la personne est adulte, le progrès n'est plus physiologique. Et c'est la base de l 'entraînement : la personne doit apprendre à en faire toujours plus, en tenant de moins en moins compte d'indicateurs physiologiques comme la faim, la soif, la fatigue, la douleur. À partir du moment où l 'athlète commence à vieillir, il essaie de maintenir ses performances, ce qui se fait, y compris chez nous, à n' importe quel prix. On voit de plus en plus régulièrement des sportifs mourir sur le terrain parce qu' ils ont totalement cessé d' écouter les messages que leur envoie leur corps, s'inquiète Paul Verbanck. La psychologisation du discours sert alors à camouf ler l'épuisement des ressources physiques, tout comme il sert à minimiser leur rôle déterminant dans les succès.

Le leurre du « bon mental » Marc Levêque a par ailleurs montré à quel point les motivations du sportif étaient souvent liées à une forme de passion narcissique telle qu'on l'observe par exemple chez les politiques ou dans le milieu du spectacle. À la différence près qu'elle n'est ici jamais critiquée, huée ou remise en question, ni par le public ni même par les commentateurs sportifs : la tendance à l 'excès, au perfectionnement, à la débauche d 'efforts est étayée par la logique sportive elle même, comme une dérive intégrée. Cet encouragement narcissique est bien sûr présent dès l'entraînement – le coaching sportif étant souvent mâtiné d'une bonne dose de psychologie positive – même si la préparation mentale demeure, selon Levêque, fragile et incertaine quant à ses substrats théoriques. Autrement dit, peut-être pas si déterminante que veulent bien le dire les sportifs. Paul Verbanck rappelle que, pour développer une stratégie d'entraînement, les coaches considèrent pourtant comme essentiel de savoir ce qui anime leurs athlètes, en distinguant – même si elles sont en fait mêlées – les raisons extrinsèques et intrinsèques de leur motivation. L'intrinsèque, c'est justement l 'esprit de compétition : ils veulent se dépasser, ils se sentent bien quand ils le font. L'extrinsèque, ça peut être l 'avantage matériel à pratiquer ce sport, mais aussi un avantage éventuellement politique… C'est ce qui s'est passé en Allemagne de l 'Est juste avant la chute du mur de Berlin. Pour les sportifs de l ' époque, la compétition n' était pas toujours un choix, mais une manière d 'avoir un statut social, d 'aller à l 'Ouest, de faire vivre la famille… Les fameuses nageuses estallemandes dont on moqua la carrure sont emblématiques – pour le coup – de cette véritable pression qui s'insinue parfois dans le sport : dopées, les sirènes musculeuses l'étaient alors pour des raisons politiques. Pour la RDA, les médailles se devaient d'opérer comme une justification du système. La preuve par le corps de son efficacité. À la veille des JO de Londres, ces douteuses équivalences sont sans doute à méditer.