Voyages désorganisés

mardi 07 février 2012, 18:28

Dans son laboratoire de tourisme expérimental, le journaliste strasbourgeois Joël Henry teste et imagine de nouvelles façons de voyager où le jeu l'emporte sur la destination. Un « Ouvroir de Voyage Potentiel » que n'aurait pas désavoué Raymond Queneau.

Par Sandrine Warsztacki.Article paru dans Victoire du 04 février 2012

Infos

Le tourisme expérimental en une cinquantaine de définitions : www.latourex.org

Les expérimentations touristiques de Joël Henry : http://vimeo.com/tag:latourex

Du tourisme à la table, on teste la méta-cuisine : http://ziop.tv/

À lire Guide du voyage expérimental, Joël Henry et Rachael Antony, éd.Lonely Planet, 18 €.

Bien que le tourisme expérimental échappe à la définition, comme le souligne son créateur, il peut cependant être approximativement défini comme une façon amusante de voyager, pour laquelle la méthodologie est claire, mais la destination parfois inconnue.

Le contre-touriste voyagera en adoptant une conduite systématiquement opposée à celle recommandée dans les guides. L'over-auto-stoppeur se rendra sur la bretelle d'autoroute la plus proche de son domicile muni d'un carton indiquant la destination la plus lointaine possible : Antananarivo, Ulan Bator, Uluru, Ushuaïa… Le joueur de Monopoly tourisme partira à la découverte des grandes villes selon la cartographie particulière d'un plateau de Monopoly. De case en case, il visitera les rues, les gares, les prisons, les compagnies des eaux et d'électricité en réglant ses déplacements à coups de dés. Quant aux plus aventureux, ils se lanceront dans une expédition au K2. Non, pas le célèbre sommet pakistanais, mais la zone correspondant aux coordonnées du carré K2 sur le plan d'une ville.

Tour à tour photographe, travailleur social, bouquiniste, inventeur de jeux de société, organisateur de manifestations insolites (dont deux biennales d'art comestible) et journaliste, Joël Henry a fondé le Latourex avec quelques amis dans les années 90. À travers ce pastiche de laboratoire, il joue avec les mots et les concepts avec humour et légèreté. De A pour Aérotourisme à Zpour Zygoma tourisme, le chercheur en tourisme expérimental a inventé une trentaine de définitions qui correspondent à autant de façons fantaisistes de partir en voyage. Mais chacun peut inventer ses propres règles, souligne l'éminent spécialiste en balades improbables. Le tourisme expérimental peut se pratiquer partout et nulle part. Ici et ailleurs. Et ne connaît d'autres limites que les territoires de l'imagination.

Latourex au pays du surréalisme Le tourisme expérimental n'est pas simplement une affaire de jeux de mots. En vingt ans, Joël Henry a multiplié les voyages désorganisés et les circuits à contre-courant. Il a traversé des cités en longeant leurs frontières administratives, joué les routards au coin de sa propre rue et visité Strasbourg avec un guide daté du siècle passé. Une expérience plutôt insolite quand on pense au fait qu'une grande partie de la ville a été détruite pendant la guerre. Ses expériences ont parfois pris des tournures inattendues. Comme cette rencontre à Rome avec Yoko Ono lors d'une randonnée d'Aléatourisme. Ce projet nous faisait passer par Trastevere, un quartier populaire en train de monter. Au détour d'une rue, nous sommes tombés par hasard sur une petite galerie d'art où l'on vernissait une exposition d'oeuvres de Yoko Ono. Nous sommes entrés pour nous mêler à la petite trentaine de personnes qui papotaient en sirotant du Spumante. Une demi-heure plus tard, Yoko Ono herself apparaissait sous les flashs. J'ai tenté en vingt secondes et en mauvais anglais de lui expliquer ce qu'était le Latourex.

Les pérégrinations de Joël Henry l'ont aussi mené à Bruxelles, où il a visité toutes les rues portant le nom d'un pays de l'Union européenne. Même si j'ai remarqué qu'il manquait la rue de l'Allemagne. Après les membres de la communautéeuropéenne, ce touriste peu ordinaire a poursuivi sa visite à Saint-Gilles, dans le dédale de rues aux plaques balkaniques. Je vais même vous confier un scoop, nous avons installé le siège du Latourex dans un petit café de la rue de Bosnie au nom évocateur : l'Ailleurs.

OuLipo, OuTouPo, OuPoPo Le tourisme expérimental puise en bonne partie son inspiration dans l'OuLiPo, l'Ouvroir de Littérature Potentiel, un groupe littéraire fondé par François Le Lyonnais et Raymond Queneau en 1960. Avant Latourex, on a d'ailleurs songé à baptiser le laboratoire OuTouPo, pour Ouvroir de Tourisme Potentiel, se souvient Joël Henry.

Dans son roman, « La Disparition », Georges Perec n'a pas utilisé une seule fois la lettre E. L'écrivain et professeur de mathématiques Jacques Roubaud a composé un recueil de poèmes, « Trente et un au cube » rassemblant 31 poèmes composés de 31 vers composés de 31 syllabes. Pour les auteurs oulipiens, les contraintes formelles stimulent l'imagination. De la même façon, les contraintes que Joël Henry s'impose pour ses expériences touristiques lui procurent un sentiment étrange de liberté. C'est difficile à expliquer sans l'avoir testé, mais ces contraintes procurent le sentiment paradoxal de se libérer de tout ce qui est pesant, d'être plus disponible aux surprises du voyage. En faisant appel au hasard, certaines formules, comme le Monopoly tourisme, permettent aussi de voyager jusqu'à plusieurs jours sans avoir à prendre la moindre décision.

Voyager de façon aléatoire, ne serait-ce pas la solution miracle pour tous ceux qui cherchent à quitter définitivement les sentiers battus ? Certainement. Mais Joël Henry insiste. Le tourisme expérimental n'est en rien une critique contre le tourisme de masse ou les voyages organisés. Les gens sont généralement fiers de leur façon de voyager. Et je ne veux donner de leçons à personne ! Le tourisme expérimental, c'est juste une invitation à la découverte, une façon de chasser la routine grâce au jeu. La méthode, fait-il valoir, peut d'ailleurs trouver à s'appliquer à bien d'autres domaines de la vie quotidienne : l'amour, le sport, la cuisine et même la politique.