Dans la vallée de Theth

Rédaction en ligne

lundi 13 février 2012, 15:42

Les Alpes albanaises, dans le nord du pays, s'ouvrent peu à peu au tourisme. Dans la vallée de Theth, la nature sauvage se mêle à la culture d'une région où règne encore le code coutumier du kanun.

Dans la vallée de Theth

Textes et photos Catherine Callico. Article paru dans Victoire du 4 février 2012.

 

Y aller

Avec la compagnie slovène Adria Airways, qui propose des billets aller-retour Bruxelles-Tirana à partir de 291,96 € taxes incluses. T. 00 32 2 753 23 36, www.adria-airways.com

Sur place

High Albania Mountain Club, Rr. Barrikadave, Pallati. Ishkinema 17 Nentori, kati 3/13, T. 00 355 69 40 31 232. www.highalbania.com

Tradita G&T, Rr. Skënderbeg 4 Lgj. Ndoc Mazi, Shköder (Shkodra), T. 00 355 22 24 05 37, www.traditagt.com

Victime de ses plaies (cinquante ans de dictature communiste, corruption…), l'Albanie a longtemps cultivé une mise à l'écart au détriment notamment, du tourisme. Mais peu à peu, le pays, qui adhère à l'Otan depuis 2009, s'ouvre davantage et dévoile au reste du monde des ressources naturelles parfois insoupçonnées. De la région côtière du sud aux paysages montagneux du nord, dont le biotope et les parcs naturels restent préservés.

Les montagnes albanaises revêtent presque les trois quarts du territoire et font partie des Alpes dinariques – couvrant six pays de la Slovénie à l'Albanie – qui prolongent la grande chaîne des Alpes vers le sud-est. Elles sont coupées de vallées profondes, exiguës et très en retrait du reste du pays. Telle celle du village de Theth, lieu de villégiature sous le régime communiste, dans le parc national du même nom, et point de départ conseillé pour les randonnées d'un ou plusieurs jours.

Du communisme au tourisme Dans cette région où les gens vivent essentiellement de la culture de la terre et de l'élevage, et où les hivers sont très rudes, ces dernières années, la plupart des montagnards sont partis s'installer dans la ville la plus proche, Shkodra, centre économique et culturel du nord de l'Albanie. Ceux qui ont choisi de rester à Theth – une quinzaine environ – voient dans le tourisme une alternative et retapent ou agrandissent leurs habitations pour y accueillir des voyageurs. Fisnik Muça, guide, a cofondé l'agence High Albania Mountain Club dans la capitale, Tirana, en 2009. Jusqu'ici, nous sommes une des rares initiatives de ce type ici, car les Albanais vont dans la montagne par eux-mêmes. Mais de plus en plus de touristes nous sollicitent, d'ici et d'ailleurs. Les voyageurs étrangers sont curieux de découvrir une destination encore peu connue en Europe.

Fisnik a deux passions : tout au long de l'année, il enseigne la salsa à Tirana et organise des marches dans les environs pour faire découvrir leur pays aux Albanais, dans une approche écoresponsable. Je suis parfois nostalgique du communisme car aujourd'hui, le pays est plus pollué, il y a des déchets partout. Avant, il y avait moins de voitures, pas de bouteilles en plastique, seulement des contenants en carton et en papier recyclé. De plus, les buildings ont remplacé les espaces verts et on construit partout, n'importe comment.

L'identité albanaise Le mouvement s'est encore amplifié ces dernières années avec l'aide des autorités, séduites par la vanne touristique. Sur la route de Tirana à Theth, des villas contemporaines jaunes, vertes, roses ponctuent désormais le paysage, en alternance avec des maisons en pierres restaurées. Halte au Tradita G&T, hôtel, restaurant et musée géré par Filip Shiroka. Celui-ci a grandi dans la montagne, puis voyagé en Europe, travaillé dans le bâtiment, avant de revenir à Shkodra. L'idée de développer ce lieu m'est venue lors d'un voyage en Belgique, à Bruges, où j'observais les vieilles maisons en pierres, lors d'une balade en bateau. J'ai pensé à la mienne qui a plus de trois cents ans et j'ai eu l'idée d'apporter un regard sur l'identité albanaise, longtemps cachée, à travers l'architecture de Tradita et une cuisine essentiellement locale.

Filip Shiroka a aussi aménagé un musée à l'étage, qui recèle une centaine de costumes traditionnels, légués par des gens de la région. Le restaurant existe depuis sept ans, l'hôtel depuis deux ans. Nous travaillons avec les ambassades et accueillons beaucoup de Japonais et d'Américains. Surtout depuis la visite de George Bush en 2007. Le Tradita G&T a été repris dans de nombreux guides touristiques. Une part de la clientèle est également constituée de prêtres, issus d'une école proche, et qui attirent au Tradita G&T leurs pairs d'Italie, d'Autriche… Tant au niveau de l'histoire que de la géographie, l'Albanie est une pièce de l'Europe. Un de ces jours, nous finirons par accepter les lois européennes. L'Albanie a beaucoup de ressources et cela peut aller très vite.

Une des fiertés des Albanais est la tolérance religieuse qui règne dans le pays. À Shkodra en particulier, la population compte 50 % de catholiques, 50 % de musulmans et 8000 mariages sont mixtes, poursuit Filip Shiroka. Je suis moi-même catholique et ma femme musulmane, nous évoluons ensemble dans notre milieu quotidien. J'espère que l'Albanie sera perçue comme exemplaire par rapport à cela.

Une vie pour une vie Arrivée dans le village de Theth, après des kilomètres de sentiers montagneux escarpés. Ici se déploie une nature sauvage et accueillante, encore DOSSIER 04 FÉVRIER 2012 27 peu balisée. Quelques habitations familiales en pierres, certaines aménagées en guesthouses, des étendues vertes, des champs, des rivières, une église catholique à côté d'un cimetière. En face, un gros arbre accueille des rites funéraires sous ses branches. La région fut un des derniers bastions catholiques sous l'Empire ottoman. Au cours de l'Histoire, l'Albanie a été envahie par les Italiens, les Roumains, les Serbes, les Ottomans… Mais cette partie du pays est restée géographiquement inaccessible, pointe Fisnik Muça. La culture et le sang albanais y sont purs, car il n'y a pas eu de croisements.

C'est également ici que semble avoir pris racine lepeu balisée. Quelques habitations familiales en pierres, certaines aménagées en guesthouses, des étendues vertes, des champs, des rivières, une église catholique à côté d'un cimetière. En face, un gros arbre accueille des rites funéraires sous ses branches. La région fut un des derniers bastions catholiques sous l'Empire ottoman. Au cours de l'Histoire, l'Albanie a été envahie par les Italiens, les Roumains, les Serbes, les Ottomans… Mais cette partie du pays est restée géographiquement inaccessible, pointe Fisnik Muça. La culture et le sang albanais y sont purs, car il n'y a pas eu de croisements. C'est également ici que semble avoir pris racine le code du « kanun » répandu dans le pays et toujours très vivace. Au XVe siècle, il régissait tous les aspects de la vie civile et familiale, y compris la « reprise du sang », qui prévoit le rachat d'une vie perdue par une autre vie. Des tours fermées témoignent du temps où les familles menacées allaient s'y planquer, comme la Kulla à Theth, muée en musée. Pareil pour les consignes du guide : interdiction de prendre quelqu'un en photo sans son accord. Il ne s'agit pas ici d'une simple règle de politesse. Réprimée sous le communisme, la vendetta locale s'est réinstaurée en force depuis la chute de celui-ci en 1992, dans un climat de débâcle politique et de nombreuses familles en sont encore la cible.

Terre de contrastes Le photographe néerlandais Herman Zonderland est venu à Theth pour la première fois en 2006 et a entamé un reportage sur le sujet, qu'il a poursuivi en 2010. Il partage notre guesthouse et nous montre ses photos, noir et blanc. Cette famille compte six enfants dont le prénom débute par un P, plus la petite fille du frère tué. Ces enfants sont enfermés dans la maison à longueur de journées, ilsne peuvent pas aller sur le pas de la porte, à l'école ou jouer dans la rue car leur vie est menacée. Rien qu'à Shkodra, cent vingt enfants vivent dans ces conditions. Herman Zonderland reste fasciné par le pays et ses contrastes, et projette d'y revenir pour écrire l'histoire de la région.

De même, Gerda Mulder, directrice du Musée de la photographie de Rotterdam, y vient pour la quatrième fois depuis 1973 et notamment en 1994, lors de la réouverture de la Kulla au public. À l'époque, tout était délabré, il n'y avait aucune guesthouse. Maintenant, c'est le bon moment pour venir car le tourisme commence à se développer. Les habitants retapent, investissent dans des frigos, des télévisions, il y a de l'électricité presque en continuité… Surtout ici, les gens sont très accueillants, les paysages grandioses, le climat très agréable. Cette région est à la fois très authentique et mystérieuse, je l'ai définitivement adoptée.