Un enseignement, deux écoles

FABRICE VOOGT

mardi 24 avril 2012, 08:38

Un enseignement, deux écoles

Les échanges ont parfois été vifs entre Marion Lemesre et Faouzia Hariche lors de notre débat Photo Dominique Rodenbach

DÉBAT

Les chiffres

69

L'enseignement francophone du réseau de la Ville compte 69 écoles ou sections (maternelles, primaires, secondaires). Il y en a 14 dans l'enseignement néerlandophone.

21.289

C'est le nombre d'élèves qui fréquentent l'enseignement francophone du réseau de la Ville (+ 5 % en 10 ans). Ils sont 2.179 dans l'enseignement néerlandophone.

L'enseignement est l'un des gros enjeux de la campagne en Région bruxelloise, qui a la particularité, d'être à la fois pouvoir organisateur pour l'enseignement fondamental, mais aussi pour le secondaire. Nous avons interrogé l'échevine de l'instruction publique, Faouzia Hariche (PS) et la cheffe de l'opposition, Marion Lemesre (MR).

Le MR dit souvent que l'enseignement à la Ville est dans un état déplorable. De l'autre côté, on reproche au cabinet de Faouzia Hariche une intransigeance dans ses rapports avec les écoles ainsi qu'une attitude trop péremptoire. Et les échanges se font parfois violents au conseil communal. N'y a-t-il pas une large part de musculation, des deux côtés ?

Marion Lemesre : Dans mon chef, je ne fais pas de la musculation. L'enseignement est dans un état déplorable.

Faouzia Hariche : J'aimerais demander à Marion Lemesre quels sont les éléments objectifs qui lui font dire que l'enseignement est dans un état déplorable pour qu'elle me montre que ce jugement n'est pas seulement basé sur des « on dit » et des « je pense ». J'ai des éléments objectifs qui montrent que les écoles vont bien et que les élèves qui quittent l'enseignement de la Ville font de bons résultats à l'ULB par exemple. Les résultats des élèves qui sortent des écoles de la Ville montrent qu'ils sont aussi bons.

Marion Lemesre : J'ai entendu, moi, que, avant, les écoles de la Ville étaient dans le trio de tête et, aujourd'hui, il faut aller voir jusqu'à la 15e place pour en trouver une.

Faouzia Hariche : Un PV l'a établi : les résultats des élèves de la Ville sont 10 % meilleurs que ceux des autres réseaux.

Plus généralement, quel est votre bilan à la tête de l'instruction publique ?

Faouzia Hariche : Quand je suis entrée en fonction, il y a dix ans, la première chose à laquelle je me suis attelée, c'était de voir si l'enseignement était dans une logique de service public, qui repose sur trois fondements : la continuité, l'égalité, l'adaptabilité. La continuité, on a du mal à l'assurer, en raison du manque d'enseignant et de la difficulté à en recruter, mais, alors qu'on voyait diminuer le nombre d'inscriptions dans la catégorie pédagogique de Charles Buls à la haute école Francisco Ferrer, on a enregistré une cinquantaine d'inscriptions supplémentaires cette année. Le deuxième fondement, c'est l'égalité des utilisateurs. Il y a dix ans, il y avait de la place partout, ce qui n'est plus le cas. Nous avions l'impression qu'il y avait tri. L'essor démographique nous oblige à garantir formellement l'égalité des utilisateurs. Nous avons donc, pour les écoles primaires, mis en place un système d'inscription équitable et transparent. Enfin, le troisième fondement, c'est la capacité de s'adapter. Bruxelles a connu pas mal de mutations. On a mis toutes sortes de dispositifs en place. Les écoles de la Ville ont d'ailleurs été créées avec l'objectif d'assurer à chaque enfant autonomie et indépendance par les libéraux sociaux…

Marion Lemesre : Non, les libéraux ! Le libéralisme est d'office social.

Faouzia Hariche : OK mais l'idée était de faire de l'école un ascenseur social, ce qui ne semble plus être la philosophie du MR de la Ville, si j'en crois ses sorties au conseil. Le MR ne veut pas d'une procédure d'inscription transparente et équitable. Or il n'y a pas de pires frustrés que ceux que l'on exclut du système scolaire.

Marion Lemesre : Au contraire, je vous reproche d'avoir cassé cet ascenseur social qu'était l'enseignement de la Ville, depuis dix ans que vous en avez la charge. Il fallait casser ce que vous estimiez être un enseignement élitiste, avec une suspicion à l'égard notamment des préfets et des directeurs qu'il a fallu caporaliser. Toutes les dispositions mises en places l'ont été dans un but de centralisation et de diminution de l'autonomie des chefs d'établissements. Une amélioration de l'enseignement passe par une plus grande autonomie des chefs d'établissements qui peuvent alors s'impliquer dans les projets pédagogiques. Les syndicats sont parfois très remontés. On a aussi fait du recrutement politique. Cela ne s'inscrit pas dans la tradition des libéraux, ni dans la demande des préfets. Ils ont notamment mis en évidence la dualisation du système scolaire à Bruxelles. Le décret inscriptions n'a pas les mêmes effets dans les écoles du libre que dans les écoles de la Ville.

Faouzia Hariche : Vous savez très bien que c'est un décret de la Communauté. La Ville n'a rien à voir là-dedans. Le décret inscriptions concerne le secondaire et nous est imposé. Notre règlement concerne les inscriptions au fondamental.

Marion Lemesre, vous dites qu'il y a une perte d'autonomie pour les directeurs du fondamental avec la centralisation des inscriptions par la Ville. Mais n'y avait-il pas un tri qui s'opérait selon le libre arbitre des directions ?

Marion Lemesre : La mixité existait en tout cas. S'il y avait un élitisme, c'était un élitisme de la motivation à la réussite. Les parents étaient exigeants par rapport à un projet pédagogique et inscrivaient leurs enfants en connaissance de cause. Cela donnait lieu à un ascenseur social pour les enfants des quartiers environnants. Cela va se retourner contre les enfants des quartiers qui vont se retrouver dans des ghettos sociaux. On aura fait tout l'inverse de la mixité sociale. Il y a d'ailleurs un recul des inscriptions parce que nos écoles ne sont plus demandées.

Faouzia Hariche : C'est cyclique. Pour peu qu'une école ait fait le plein une année, on constate, l'année d'après, le nombre de demandes diminuer parce que les parents pensent ne pas obtenir de places. Mais je voudrais répondre à ce que Marion Lemesre vient de dire parce que je trouve qu'elle manque d'honnêteté.

Marion Lemesre : Non, c'est vous qui êtes malhonnête et péremptoire.

Faouzia Hariche : Laissez-moi continuer. Jacqmain et Bockstael sont en surpopulation. C'est à la demande des directions qu'on a diminué de quelques unités par an pour garder la qualité ! On va inaugurer l'école de la Batellerie où il y aura à terme 650 places. Concernant la perte d'autonomie des chefs, c'est faux. Mais les systèmes scolaires les plus efficaces sont ceux où les directions peuvent se concentrer sur leurs missions pédagogiques. On a fait une enquête avec plus de 90 % de participation. Ce qui ressort, c'est que les directions sont heureuses mais qu'il y a un problème de logistique et aussi une quantité d'actes administratifs trop importants.

Marion Lemesre : C'est pour cela que la Ville a confié la rédaction du contrat pédagogique au cabinet Uyttendaele sans que les chefs d'établissement ne soient consultés. C'est eux qui le rédigeaient précédemment.

Faouzia Hariche : On est dans une société où le juridique prend le dessus et, au sein de l'école, on doit motiver chaque acte pris. C'est pour cela qu'on a voulu revoir le projet éducatif et non le projet pédagogique comme vous le déclarez, pour qu'il soit solide juridiquement parlant. Comme dans les hôpitaux publics, on a besoin de fonctionnaires dirigeants qui doivent s'y connaître en matière financière et de gestion des ressources humaines mais qui ne sont pas nécessairement des médecins ou des pédagogues.

Rien de ce qui a été mis en place par la Ville n'interfère donc dans l'autonomie pédagogique des écoles ?

Faouzia Hariche : Non, rien. Et par rapport aux “désignations politiques”, je tiens à rappeler qu'elles ont toutes suivi une procédure qui a impliqué les organisations syndicales, le SLFP et la CGSP. Elles assistent à toutes les auditions. S'il devait y avoir la moindre désignation politique, ils seraient les premiers à la contester. Maintenant, c'est vrai, au niveau logistique, il y a des remarques qui sont formulées, et à juste titre, sur la manière dont certaines écoles souffrent d'un manque d'infrastructures. Mais je vous invite à aller voir ce qui se fait dans les classes. On a introduit les tableaux blancs interactifs dans toutes les écoles.

Marion Lemesre : Je suis d'accord avec la nécessité de développer ces outils, mais je plaide moi pour qu'ils le soient au sein des écoles sous la houlette des directions plutôt que sous la forme d'un module imposé qui ne correspond pas nécessairement à l'attente. Si le modèle est celui de la Communauté française qui vise à tout uniformiser, on peut se demander pourquoi la Ville reste encore un pouvoir organisateur de l'enseignement, notamment dans le secondaire. Tous les enfants ne courent pas le 100 m de la même façon et tous les parents n'ont pas les mêmes attentes. Je plaide pour une nouvelle stratégie qui remette les pendules à l'heure par rapport au décret inscription, surtout qu'on voit bien que l'enseignement libre ne joue pas le jeu de la même façon. Il y a des disparités dans un même quartier. Nos établissements vont basculer en discrimination positive.

Autre ambition affichée par la majorité : développer l'immersion…

Faouzia Hariche : Quand il y a eu un accord de coopération entre les ministres des deux communautés, on a marqué notre accord pour tenter cette expérience pilote. Elle n'a malheureusement pas été prolongée. On a tenté de poursuivre l'expérience au sein de nos écoles, puisque nous avons des établissements francophones et néerlandophones. Tout échange de professeur est malheureusement impossible parce qu'ils ont un statut qui diffère selon la communauté à laquelle ils appartiennent. Concernant l'immersion proprement dite, à savoir des cours en langue étrangères mais donnés par un professeur de l'école, nous nous heurtons à la difficulté de trouver des enseignants néerlandophones ou anglophones. C'est donc, là aussi, une question de pénurie.

Marion Lemesre : C'est donc un constat d'échec

Faouzia Hariche : Oui.

Marion Lemesre : Quand il y a une volonté politique pour un projet comme celui-là, il faut le faire aboutir. Toutes les pistes n'ont sans doute pas été explorées.