Cristal Park cristallise l'opposition

PIERRE MOREL

mardi 24 avril 2012, 09:04

Pour la première fois soumis à enquête publique, l'ambitieux Cristal Park (200 millions d'euros d'investissement) a suscité des levées de boucliers. Urbanisation excessive, mobilité problématique, centre commercial démesuré ou projet mal ficelé : les questions et remarquent fusent. Le promoteur Pierre Grivegnée et le bourgmestre Alain Mathot répondent point par point.

Cristal Park cristallise l'opposition

Ambitieux, pharaonique, carrément mégalomane ? Le projet de Cristal Park au Val Saint-Lambert (voir ci-dessous), développé par Pierre Grivegnée depuis près de dix ans, suscite quantité de réactions depuis qu'il a vécu, tout récemment, son premier examen public. L'élaboration d'un imposant Rapport Urbanistique et Environnemental (RUE), sorte de plan-masse fixant les lignes directrices du développement du projet, a en effet imposé une enquête publique qui a suscité beaucoup de questions, remarques et parfois une vive opposition. « Projet de carton-pâte » pour Inter-Environnement Wallonie (IEW), « inacceptable » pour UrbAgora, Cristal Park inquiète aussi les comités de quartier Cristal et Nature et Bergerie/Val St-Lambert. Petit tour d'horizon des principales questions qui fâchent.

Le Cristal park du Val Saint Lambert

Le projet

Cristal Park s'étend sur 122 hectares autour de la cristallerie du Val Saint Lambert. Celle-ci sera entièrement rénovée, pour 2,5 millions d'euros. Autour d'elle s'érigera un village commercial de 60.000 m2 thématisé autour de la maison, la construction, le design. Ce n'est pas un « centre commercial » : des magasins s'implanteront autour de larges allées piétonnes, certains dans d'anciens bâtiments rénovés de la cristallerie. Un centre de loisirs sera construit derrière le château du Val, avec un Aquapark de 3.500 m2 (type Aqualibi), des restaurants et cafés et une piste de ski couverte, complètement enterrée grâce à la pente naturelle du terrain. Derrière ce centre de loisirs, un « Business Park » de dix bâtiments offrant 16.000 m2 de bureaux est annoncé. Un hôtel trois étoiles de 120 chambres sera construit comme une nouvelle aile au château du Val. Enfin, une promotion immobilière sera menée pour du logement : 51 maisons à gauche du site, 52 autres au centre, près des logements actuels de la rue Emma et de la cour du Val, et 190 appartements dans 17 buildings à droite du site, sur une partie du lieu-dit « Terre aux choux ». Sur insistance des Ecolos serésiens, le RUE a imposé la sauvegarde des deux tiers de cette zone naturelle. Il a également imposé l'érection, en

entrée de site, d'un parking gratuit de 1.350 places sur plusieurs niveaux. Le projet représente un investissement de près de 200 millions d'euros.

Les promoteurs

L'initiateur du projet est Pierre Grivegnée, présent, via sa société SPECI, à tous les niveaux. D'abord dans la société Immoval SA, propriétaire des terrains et où les pouvoirs publics (Ville de Seraing, Province de Liège) sont également présents. Ensuite dans Val Saint-Lambert SA, la société qui gère la cristallerie. Enfin dans Val Saint Lambert Développement, qui a été chargée de mener toute la promotion immobilière du site pour compte d'Immoval, et qui se rendra propriétaire des terrains de la cristallerie après dépollution par la Région pour y louer les espaces commerciaux.

Le timing

Le RUE, dont l'enquête publique vient de se terminer, pourra être adopté par le conseil communal de Seraing avant l'été. Ensuite, les diverses demandes de permis pourront être déposées avec, à chaque fois, leur étude d'incidences. Pierre Grivegnée espère que les premiers permis seront accordés vers la mi-2013. Hormis les logements et le Business Park, qui se construiront en phases suivant la demande, il espère que tout sera sorti de terre en 2016.

Argent public

Cristal Park n'est pas un projet strictement privé. D'abord, la Ville de Seraing a vendu le site (un million de mètres carrés !) au promoteur Immoval, pour 2,36 millions d'euros en 2008. « Des terrains bradés pour à peine un peu plus de 2 euros par mètre carré », s'insurge Damien Robert, tête de liste PTB à Seraing. « Un calcul démagogique, répond le bourgmestre (PS) de Seraing, Alain Mathot. Sur ce million de mètres carrés, il y en a 750.000 de bois et 100.000 inexploitables à cause du relief. Ça en laisse 165.000. Et c'est l'administration fédérale qui en a fixé le prix de vente. Par ailleurs, à chaque fois que Immoval vendra un terrain, une partie reviendra à la Ville. » D'autre part, la Ville de Seraing (1,7 million d'euros), la Province de Liège (1,3 million), l'intercommunale financière Ecetia (ex-SLF, 250.000 euros) et Meusinvest (250.000 euros) sont présents au capital d'Immoval, détenu à 52 % par le privé. Bref, le public joue ici les promoteurs immobiliers. « Il s'agit d'être proactif dans un projet magnifique pour le développement de la région », estime Alain Mathot. Enfin, signalons que c'est la Région qui dépolluera le site de la cristallerie, pour 2,6 millions d'euros.

Commerce

Gros point d'achoppement que ce « Village commercial » de 60.000 m2 spécialisé dans l'aménagement de la maison, sorte de « Batibouw permanent », selon Alain Mathot. Christophe Canavese, président du comité de quartier Cristal et Nature, a bien peur « que cela mette en péril le commerce existant à Seraing ». Crainte partagée par le PTB. UrbAgora craint à terme une éventuelle « dérive vers une fonction commerciale plus classique, comme cela s'est vu ailleurs ». « Nous avons fait une analyse socio-économique qui a identifié un potentiel énorme pour ce marché, souligne Pierre Grivegnée. Ce sont des commerces qui ont besoin de surface, ne peuvent pas aller en centre-ville et que nous proposons de réunir en un pôle dans une ancienne friche industrielle plutôt que de les voir installés dans des boîtes à chaussures le long des grands-routes. Par ailleurs, nous avons introduit une demande de permis économique pour ce projet. Et on ne pourra pas y déroger : nous n'aurons tout simplement pas le droit de développer là du commerce de vêtement ! »

Logement

Ecolo trouve que le projet en prévoit trop et demande qu'on en diminue le nombre. Christophe Canavese embraie : « On va déboiser une zone importante dans un poumon vert de Seraing. On a choisi d'habiter à l'orée d'un bois et on se retrouve dans un lotissement, avec des nouvelles voiries et bâtiments tout près de nos maisons. Nous craignons aussi une dévaluation de nos biens. » Pierre Grivegnée dit comprendre le souci des riverains : « Un RUE, c'est prématuré pour parler de tout cela mais nous satisferons à certaines doléances des habitants actuels, pour limiter les nuisances. Mais bon : on est ici en zone d'habitat au plan de secteur. Et si on recule, c'est vrai, la lisière du bois de soixante mètres, il reste 800 hectares de forêt derrière ! »

Pour Alain Mathot, il est « un peu facile d'aller construire en zone habitable puis protester quand d'autres veulent en faire de même ». Par ailleurs, IEW, UrbAgora et Ecolo demandent tous que la partie préservée de la « Terre aux Choux » soit requalifiée en zone verte au plan de secteur afin d'y empêcher de futurs développements immobiliers.

Mobilité

Avec… 2 millions de visiteurs annoncés par an, beaucoup craignent d'importants problèmes de mobilité dans et autour du site. « Le RUE n'y apporte aucune réponse crédible », constate UrbAgora. « Les bureaux d'études prévoient des encombrements en heure de pointe et le RUE ne propose qu'une chose : demander aux entreprises de changer leurs horaires. Faut pas rigoler », s'insurge Christophe Canavese. Chez Ecolo, Jean Thiel prévoit « de grosses difficultés ». « Il y a des travaux prévus, notamment sur le pont d'Ivoz, répond Alain Mathot. Et l'ensemble des travaux d'amélioration de la mobilité prévus dans le cadre du Masterplan a tenu compte du Cristal Park. Et puis, nous comptons beaucoup sur la mise en service de la ligne de train 125A, qui aurait un arrêt juste en face du site. »

Emploi

Le RUE prévoit environ 1.800 emplois sur le site. Pierre Grivegnée parle de 800 emplois créés : « Les auteurs du RUE comptent les emplois de la cristallerie et ceux des bureaux mais ce sont des emplois déjà existants ». Christophe Canavese craint qu'ils profitent peu aux Serésiens.

Pertinence

Et, finalement, ils sont nombreux à s'interroger sur le bien-fondé du projet. Tant les comités de quartier que UrbAgora estiment que la cristallerie, dont le sauvetage était un des objectifs premiers de Cristal Park, est la grande oubliée du projet.

« Faux, archifaux, martèle Pierre Grivegnée. Nous avons déjà investi 7 millions d'euros dans la cristallerie et le projet va permettre de lui construire une nouvelle usine qu'elle ne pourrait pas se payer elle-même. Cristal Park est essentiel pour sa survie. »

Pour certains, la piste de ski et l'Aquapark sont des projets « mégalomanes » et les bureaux du Business-Park ne se vendront pas. « D'habitude, dans un projet immobilier, le promoteur a un projet et cherche un endroit où le développer, signale Pierre Grivegnée. Ici, on a travaillé à l'inverse. Il fallait sauver la cristallerie, le château, créer des emplois. On a analysé le marché à la recherche de développements non-concurrents avec ce qui existe à Seraing, dans la région liégeoise, voire wallonne. Pour la zone de loisir comme pour le village commercial, la zone de chalandise est large et le potentiel énorme. Nos études de marché sont très rassurantes. Vous croyez que j'irais risquer de l'argent là-dedans, sinon ? » « Des gens de partout vont être attirés à Seraing, y faire vivre le commerce et la ville, je ne comprends pas qu'on ne défende pas ce projet », conclut Alain Mathot.