Tilff : le pont de la discorde

JULIE SCHYNS

lundi 21 mai 2012, 09:21

Esneux. En 2001, le MET déclarait le pont de Tilff dangereux. Pourquoi il a fallu attendre 11 ans pour qu'une solution se dessine.

Tilff : le pont de la discorde

La demande de permis pour le pont passerelle devrait être introduite avant fin 2012 Les travaux sont prévus pour 2014 © D R

Situé au cœur d'un petit village verdoyant de la périphérie liégeoise, il était une fois un pont… Un pont qui aimait à faire parler de lui. Loin de s'apparenter à un conte de fée, cette histoire, c'est celle du pont de Tilff, un dossier qui pourrit le climat politique local depuis maintenant plus de dix ans…

RETROACTES 1300

2003 Le conseil communal d'Esneux opte pour la reconstruction d'un pont à l'identique.

2004 Août : Le MET introduit une demande de permis d'urbanisme en ce sens. Octobre : Le conseil communal refuse le pont à l'identique.

2005 Avril : Un pont provisoire est posé.

2006 Michel Daerden retire la demande de permis qu'il avait introduite en faveur d'un pont à l'identique

2007 Le Collège communal relance les discussions. Apparition du projet de rocade.

2009 Février : Une Convention est signée entre Administration communale, Infrabel et SPW. Elle prévoit la mise en œuvre de la rocade. Juillet : Benoît Lutgen succède à Daerden au ministère des Travaux publics.

2010 L'étude d'incidence du bureau Aries se prononce en faveur de la rocade.

2011 Octobre : Lutgen se prononce pour le projet dit de rocade. Décembre : Carlo Di Antonio succède à Benoit Lutgen aux Travaux publics.

17 avril 2012 Di Antonio présente son projet de pont passerelle.

En 2001, le MET (devenu SPW), propriétaire de l'ouvrage, déclare le pont dangereux (Voir Rétroactes). Il faut donc une solution de remplacement. Élément non négligeable, le pont de Tilff débouche directement sur un passage à niveau, jugé dangereux. Très tôt, la SNCB (Infrabel aujourd'hui) s'est invitée dans les discussions. Une Convention a d'ailleurs été signée, en 2009, entre la société ferroviaire, l'Administration communale et le SPW, chapeauté alors par Michel Daerden. Elle prévoit la suppression du passage à niveau et la mise en œuvre de la rocade (contournement traversant l'Ourthe au niveau de l'île du Moulin et longeant les Prés de Tilff). Ces dernières années, on a vu s'affronter la majorité (PS-MR) esneutoise, pour qui la suppression du passage à niveau est devenue une priorité et l'opposition locale (Ecolo-CDH), soutenue par des groupements citoyens, préférant un pont à l'identique, pour préserver l'unité du village.

La solution de rocade sera définitivement enterrée, à la mi-avril, par Carlo Di Antonio. En place depuis à peine quatre mois, le ministre wallon (CDH) en charge des Travaux publics a présenté un projet de pont-passerelle qui passe au-dessus de la voie ferrée et de la gare. La solution semble ravir tous les acteurs du dossier. Elle paraît si simple… Pourquoi a-t-il alors fallu plus de dix ans pour la mettre au point ? Retour sur un dossier pour le moins houleux.

Des erreurs de calcul ? Ce n'est pas un secret, la proposition de Carlo Di Antonio s'inspire largement de projets qui avaient déjà été étudiés et jugés… irréalisables. Dès 2003, des architectes tilffois suggèrent au MET de passer au-dessus des voies de chemin de fer à l'aide d'un pont-passerelle. On leur répondra que la pente du pont imaginé est trop élevée (6 %). Le projet proposé par le ministre Di Antonio présente une pente de 7,5 %… La société Infrabel aurait elle-même proposé une solution de pont-passerelle, rejetée par la Région wallonne à l'époque…

Le ministre Di Antonio n'a donc pas sorti un lapin de son chapeau : « Au départ la situation de pont-passerelle avait été envisagée en prenant le pont en ligne droite. J'ai demandé qu'on recalcule tout et on m'a annoncé que le pont-passerelle était réalisable en prenant le pont de biais. » Erreurs de calculs ? Manque de clairvoyance ? Des questions qui méritent d'être soulevées.

Bisbrouilles politiques locales En onze années, le dossier du pont de Tilff a tué le climat politique local. Lors de la campagne électorale de 2006, il s'est invité dans les débats… À l'époque, seul le PS local, avec à sa tête Jenny Levêque, bourgmestre sous la précédente législature, défendait le projet de rocade. Le pont avait d'ailleurs été rebaptisé « pont Levêque « . « Elle en a fait une affaire personnelle, commente Anne Dister, conseillère Ecolo esneutoise. Elle a fait valoir que son vote compte double au conseil communal afin que le permis pour le pont à l'identique soit retiré ». Cet acharnement explique certainement la débâcle électorale que l'ancienne maïeure a connue en 2006. Aujourd'hui échevine, elle estime que le pont a été un prétexte pour lui nuire : « un collectif d'opposition à la rocade a été créé mais c'était politique, on voulait tirer sur la bourgmestre ! » . Finalement, le permis pour le pont à l'identique sera retiré par Michel Daerden, ministre (PS) de l'Équipement à l'époque, « pour faire plaisir à Jenny «, assure la conseillère écologiste.

Laura Iker, bourgmestre (MR) a dû aussi essuyer pas mal de critiques. On a souvent reproché aux libéraux d'avoir retourné leur veste une fois au pouvoir, en défendant la rocade. « On s'opposait au premier tracé de la rocade, qui impliquait une route au-dessus de l'Ourthe, se défend Laura Iker. Quand je suis devenue bourgmestre, on a relancé les discussions, on a proposé de modifier le projet de rocade pour que les voitures passent sous la voie. »

L'inertie des ministres compétents Outre Michel Daerden, André Antoine (ministre du Développement territorial, à l'époque) et Benoît Lutgen, tous deux étiquetés CDH, se sont frottés au dossier tilffois. « André Antoine s'était prononcé en faveur du pont à l'identique mais il n'a jamais osé prendre ses responsabilités », dénonce Anne Dister. Dans une note au Gouvernement wallon, datée d'octobre 2011, Benoît Lutgen propose très clairement de remplacer le pont par une « voirie de déviation », en d'autres termes, une rocade. Pourtant, la note ne sera jamais présentée. « Il savait que Philippe Henry (NDLR : ministre wallon (Ecolo) en charge de l'Aménagement du territoire, chez qui revient le permis en fin de procédure) n'accepterait pas ce projet car les trois conseillers Ecolo locaux y étaient opposés », affirme Laura Iker. Anne Dister confirme, Philippe Henry se serait, au final, opposé à la rocade, « mais ce n'était pas pour nous faire plaisir, il avait lu les études. Benoît Lutgen, lui, est resté sans rien faire pendant des mois… »

À l'heure actuelle, le projet de pont passerelle a été soumis à une étude d'incidence : « Elle sera positive, certifie Carlo Di Antonio, l'auteur de l'étude nous l'a dit » . La demande de permis devrait être introduite avant la fin de l'année et les travaux sont prévus pour 2014. Le projet global est estimé à 4 millions d'euros. « L'idée serait que la Région paie 2,7 millions, le prix d'un pont normal et qu'Infrabel se charge du reste, dit le ministre. Mais tout le monde est serein car chaque partie déboursera moins que ce qui était prévu. » Aujourd'hui, malgré certaines rancœurs persistantes, on veut croire que les années de déchirement sont loin derrière et que depuis, bien de l'eau a coulé sous ce pont…