Portraits olympiques: Philippe Le Jeune

lundi 19 mars 2012, 10:51

Le champion du monde de saut d'obstacles disputera ses premiers Jeux l'été prochain à 52 ans avec Vigo d'Arsouilles. Une belle récompense pour un cavalier « différent ».

Portraits olympiques: Philippe Le Jeune

Filip Vanzieleghem

Il attend ce moment depuis plus de trente ans. « J'aurais déjà dû être à Moscou, en 1980, mais il y a eu le boycott… » Il s'était presque fait une raison à force d'avaler les couleuvres que lui enfournaient les propriétaires successifs des chevaux qu'il avait préparés,- des gens capricieux - face auxquels (son) sale caractère se heurtait régulièrement quand ils s'en séparaient alors que l'échéance approchait. Comme en 1988, rappelle-t-il. À l'époque, je vivais en Suisse et Raoul Mollet, le président du COIB, s'était déplacé jusque chez moi, dans le Tessin, pour tout régler. À quelques semaines des JO de Séoul, pourtant, Nistria, avec laquelle j'avais terminé 3e à la finale de la Coupe du monde, à Göteborg, a été vendue. Et lui est resté à quai. Le premier déchirement d'une longue série.

QUI ?

Naissance de Philippe Le Jeune le 15 juin 1960, à Uccle.

Taille 1,72 m.

Poids 80 kg.

Résidence Lennik Saint-Martin.

Discipline Sports équestres (saut d'obstacles).

Passé olympique Néant.

www.philippelejeune.be

Aujourd'hui, pourtant, tout a changé pour Philippe Le Jeune. Visage rondouillard et cheveux rares qui attirent la sympathie naturelle, ventre légèrement bedonnant qu'il sait qu'il va devoir perdre dans les six mois à venir – J'ai 10 kg de trop ! Le problème, c'est que je ne peux plus courir, parce que j'ai eu une hernie discale et que mes genoux sont en compote, et que je n'aime pas trop nager… » –, le cavalier de Lennik, 51 ans, a acquis un statut de quasi indéracinable depuis le titre mondial en saut d'obstacles qu'il a décroché, fin 2010, avec Vigo d'Arsouilles, à Lexington, dans le Kentucky. Un moment de grâce comme on en rencontre peu dans une carrière. J'étais dans mon monde et j'y suis resté du début à la fin, en symbiose totale avec mon cheval, qui était dans la forme de sa vie. Avec, à l'arrivée, un fabuleux sans-faute. Et une qualification pour ses premiers Jeux olympiques, où il sera forcément très attendu.

Un titre qui l'a aidé à trouver de nouveaux chevaux et de nouveaux partenaires. Un titre qui l'a déboussolé quand il a fallu l'assumer face aux médias, le forçant à consulter un préparateur mental. Un titre, aussi, qu'il a brandi comme un étendard, lui qui affirme n'avoir jamais pu compter que sur lui-même pour se hisser au sommet. Mon père était fourreur à Bruxelles, rappelle-t-il. Je me suis fait sans un franc, sans papa-maman.

C'est à Uccle, dans la capitale, qu'il naît, le 15 juin 1960. Avant un déménagement à Ostende, quatre ans plus tard, lorsqu'un commerce se libère pour ses parents. Une période à la fois sombre et lumineuse dans la vie de Philippe Le Jeune. Sombre, lorsqu'il est raillé pour sa méconnaissance du néerlandais quand arrive l'âge d'aller à l'école. Un traumatisme qui l'incitera à arrêter les cours à 14 ans. Je m'étais complètement refermé sur moi-même, affirme-t-il. Et cette détestation de l'école ne m'a jamais quitté. Elle m'est même brutalement revenue quand j'ai commencé à y conduire mes deux fils ; j'étais mal rien qu'en voyant les bâtiments… Lumineuse, quand il découvre une ferme à côté de la maison qu'ils louent dans l'arrière-pays côtier. Il y avait une grosse jument de trait. Et un jour, un poney est arrivé…

D'abord candidat fermier, Le Jeune se transforme en aspirant éleveur. Subjugué par les chevaux et le bonheur impayable qu'ils lui procurent. Leur bonté. Leur gentillesse. Leur fidélité. Leur résistance à la souffrance. L'homme ne serait pas là où il est aujourd'hui s'il n'avait pas rencontré le cheval. Il l'a transporté, l'a aidé dans son travail, l'a amusé. Il a même fait la guerre pour lui.

Les chevaux, assure-t-il, ne sont pas faits pour les concours, mais il contourne ce paradoxe en ramenant les vingt-huit qui garnissent ses écuries le plus souvent possible vers la nature, dans les champs ou à la Côte, où il va régulièrement galoper dans l'eau de mer, bonne pour tout, la stimulation, la circulation sanguine et les muscles.

Vigo d'Arsouilles n'est jamais le dernier à apprécier ces excursions. Quand il parle de cet étalon de 600 kg arrivé chez lui il y a cinq ans, Philippe Le Jeune perd tout sens de l'objectivité. Il vante sa grande foulée, son intelligence, sa force, son caractère exclusif. Il a une excellente mémoire, ajoute-t-il. Et il sent très fort les choses. Le matin, quand je fais mon café dans la cuisine, il sort la tête de son box et me regarde.

Après une année 2011 un peu plus difficile, où il a été sollicité à la fois pour aider l'équipe nationale belge à monter en Superligue et pour saillir, Vigo d'Arsouilles sera ménagé à partir du mois d'avril en vue des Jeux. Une décision prise conjointement par Le Jeune et par Joris de Brabander, le propriétaire du « crack », éleveur au pays de Waes, qui a refusé une offre de 3 millions d'euros pour s'en séparer avant Londres. Mais sa carrière s'arrêtera après les JO, confirme le champion du monde. Vigo se consacrera alors uniquement à la reproduction.

Philippe Le Jeune, lui, repartira avec un autre cheval. Un plaisir pour celui qui avoue adorer former. Et dont le respect pour la plus belle conquête de l'homme est sans pareil. Dans les milieux des concours, il n'y a plus que l'argent qui compte, regrette-t-il, et pour beaucoup, le cheval n'est plus qu'un outil. Chez moi, quoi qu'il arrive, il restera toujours un seigneur.