Portraits olympiques : Mathieu Doby

PHILIPPE VANDE WEYER

lundi 16 avril 2012, 12:23

Devenu indésirable en France, le kayakiste grenoblois a saisi la perche que lui offrait la Belgique. En bon slalomeur, il a évité bien des écueils pour accomplir son rêve olympique.

Portraits olympiques : Mathieu Doby

Filip Vanzieleghem

Il lui arrive encore de lâcher un “ soixante-dix “, ce qui, dans son cas, tient plus de la madeleine de Proust que de l'anachronisme. Une réminiscence. Un “ restant de “. “ J'ai moins de mal avec nonante ! “, s'excuse-t-il en souriant. A 29 ans, on n'efface pas un gros début de vie et des racines plongées dans l'Hexagone d'un simple coup de stylo à bille.

QUI ?

Naissance de Mathieu Doby le 3 mai 1982, à Grenoble (France).

Taille 1,73 m.

Poids 67 kg.

Résidence Angleur.

Discipline Kayak (slalom).

Club Royal Mava Club Sauheid.

Entraîneur Serge Doby.

Passé olympique Néant.

mathieudoby.over-blog.com

Mathieu Doby, mâchoire carrée et regard volontaire, est encore en phase d'apprentissage noir-jaune-rouge. Il lui a fallu quatre ans d'attente pour qu'enfin, le 31 août 2011, sa naturalisation belge soit actée au Moniteur. Une libération doublée d'un viatique. Celui, nécessaire, pour répondre aux règlements olympiques, qui imposent à chaque participant aux Jeux un passeport en règle du pays qu'il représente. Pour lui, un ouvre-porte vers un rêve qu'il caressait depuis sa plus tendre enfance.

“ En 1992, en l'espace de 6 mois, j'ai assisté à une épreuve de ski de fond aux Jeux d'Albertville et à une descente de kayak aux Jeux de Barcelone après avoir regardé, ébahi, les deux cérémonies d'ouverture. J'avais 10 ans et je me suis dit qu'un jour j'y serais moi aussi. Jamais je n'ai voulu enterrer cette promesse que je m'étais faite. “

A l'époque, son destin semble déjà tout tracé. Naissance à Grenoble en tant qu'aîné d'une fratrie de trois dans une famille où le kayak se pratique comme une évidence. “ Mes grand-parents en faisaient et mes parents se sont rencontrés lors d'un stage de la Région Rhône-Alpes ! “. Adolescence le long des rivières et des bassins de compétition ou dans le camping-car qui servait aux déplacements. Choix définitif pour la pagaie à 14 ans après avoir goûté “ un peu à tout “, du tennis au judo, en passant par le rugby et le ski. “ Je me suis décidé quand on a déménagé à Albertville. J'aimais ça, le slalom, jouer avec les éléments, les rouleaux, les vagues, passer les portes, ramer à contre-courant. De toute façon, tout petit, tout maigre, avec mes grosses lunettes, je n'avais pas le physique pour faire du kayak en ligne ou de la descente ! “

Il intègre rapidement un centre d'entraînement, à Aubenas, puis, vu ses progrès, un “ Pôle France “ avec les meilleurs de sa génération à Besançon à 19 ans, avant un autre à Toulouse. Il pense, logiquement, que sa carrière va démarrer, accumule les sélections nationales. Jusqu'à ce que tombe la mauvaise nouvelle. “ Un jour, j'ai été convoqué par le comité interrégional. On m'a dit qu'on ne pouvait plus me garder parce que mes résultats n'étaient plus assez bons et qu'à 24 ans, j'étais trop vieux. Je n'avais rien vu venir. Et j'ai mis du temps à comprendre… “

Une fois le choc amorti et son éviction digérée, Mathieu Doby refuse pourtant de ranger son kayak et de voir son monde s'écrouler. Il part s'établir à Pau pour s'entraîner “ hors structures “ avec d'autres athlètes condamnés. “ On a fini par y monter un groupe d'un gros niveau où je m'entraîne encore régulièrement “, assure-t-il. Parce que sa fédération lui a coupé les vivres, il doit, sur le côté, accumuler les petits boulots pas toujours évidents pour subsister : surveillant de nuit dans l'internat d'une école professionnelle “ avec des ados qui ne voulaient jamais se coucher à l'heure “, conseiller d'orientation, guide de rivière. “ C'est la passion de mon sport qui m'a permis de m'accrocher. “

En 2007, lors d'une compétition nationale, il tombe sur un entraîneur belge, Wilfried Machiels, à qui il expose ses problèmes. “ C'est lui qui m'a suggéré l'idée d'une naturalisation. “ Six mois de réflexion plus tard, après avoir longuement pesé le pour et le contre avec ses parents et été rassuré sur la possibilité de pouvoir conserver malgré tout sa nationalité d'origine - “ Désormais, je peux voter dans les deux pays ! “ -, il décide de franchir le pas et de lancer la procédure. Lors de sa première compétition sous ses nouvelles couleurs, en juin 2007, autorisée par sa fédération malgré le fait qu'il ne possède pas encore son nouveau passeport, il termine 9e à l'Euro. Un résultat libératoire qu'il copie en septembre 2011, quelques jours après l'officialisation de sa naturalisation, en terminant 12e aux Mondiaux, ce qui lui garantit sa place aux Jeux de Londres.

“ Une revanche ? Oui et non. C'est vrai que je ne souhaite à personne de se faire éjecter comme je l'ai été, mais je me dis aussi que sans le système français, je n'aurais jamais atteint le niveau qui est le mien aujourd'hui. Tant mieux si je peux en faire profiter un pays qui m'a aidé à réaliser mon rêve et pour lequel je serai à jamais reconnaissant ! “

Un pays où, quand il est (rarement) de passage, il squatte une chambre dans l'appartement liégeois des époux Renglet-Roland, amis de longue date de ses parents, où l'extravertie Rosine, secrétaire générale de la fédération, peut lui conter sa propre expérience olympique de 1972, à Munich, histoire de se préparer mentalement pour Londres. Un pays où, une fois sa carrière terminée, c'est le “ deal “, il tentera d'enseigner à la jeune génération sa science d'un sport qui continue à déterminer toute sa vie et celle de ses proches.

“ Sur les compétitions, c'est mon père qui me coache, ma mère qui assure l'intendance et ma petite amie qui s'occupe des analyses vidéo. Une vraie petite entreprise familiale ! “

Qui a appris à oublier la crise.