La tradition des classiques se perd

Ariane Pellaton (Le Temps)

dimanche 01 avril 2012, 10:42

Le légendaire Tour des Flandres se courra dimanche sur un parcours nouveau. Les modifications interrogent sur la nécessité d'innover à tout prix dans le vélo.

La tradition des classiques se perd

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Le Mur de Grammont, sa pente à 20 % sur un pavé rugueux, sa petite chapelle qui touchait le ciel en fin du Tour des Flandres et portait les coureurs dans une autre dimension, disparaît du parcours. L'arrivée, désormais jugée à Audenarde pour six ans, impliquait sa suppression. En lieu et place de cet écueil aussi mythique que décisif, institué en 1973, le final comprendra trois passages au Vieux Quaremont et au Paterberg, inscrits sur des circuits différents. Jusqu'où innover ou s'ancrer dans l'Histoire ?

« La tradition est très importante pour nous », justifie Nicolas Denys, directeur de l'épreuve. « Nous avons un décor unique, les montées pavées, spécifiques aux Ardennes flamandes. La structure de la course demeure, avec 18 monts en 2011, 17 en 2012. Audenarde est une ville qui respire le vélo. C'est aussi prestigieux au niveau culturel, elle se trouve au cœur des Flandres. Le nouveau concept donne la possibilité aux spectateurs de rester sur le parcours, là où beaucoup s'y déplaçaient jusqu'à huit fois, ce qui était dangereux. On veut leur apporter du confort, en créant six « villages » à l'accès gratuit, où manger et suivre l'épreuve sur écrans géants. Le Tour des Flandres est une grande fête – nous souhaitons garder cela. On perd un peu en tradition, mais il est révolutionnaire. La direction que nous empruntons est un mélange entre des circuits et la course en ligne. »

Mais l'argumentation est aussi financière. Les organisateurs ne s'en cachent pas, le cyclisme flamand ne rapportant pas encore assez à leurs yeux. « Nous avons 400 stewards, 1200 personnes qui bloquent les routes, tous payés. L'exploitation des « villages » est importante pour nous. » Les premiers chiffres parlent d'eux-mêmes. « L'an passé, nous comptions 1000 invités VIP sur le Mur de Grammont, cette année, nous en aurons 3000. »

Au-delà de l'intensité du final et des aspects tactiques, les coureurs portent sur la tradition un regard multiple. Double vainqueur du « Ronde », Stijn Devolder a fortement réagi : « Ce n'est plus le Tour des Fandres. » Parmi les sceptiques, Manuel Quinziato (lire son interview), ou le très prometteur Slovène Peter Sagan, 22 ans, 2e de Gand-Wevelgem, issu d'une nation pourtant peu portée sur le cyclisme. « Ce changement sera peut-être préférable pour les tifosi, mais cette course a cent ans, pourquoi la changer aujourd'hui ? Assurément pour des questions de sous. Or, les classiques sont belles parce qu'elles ont une tradition. » En lice pour son 17e Tour des Flandres – un record, s'il termine – l'Américain George Hincapie défend un autre point de vue. « La suppression du Mur de Grammont peut paraître étrange. Quand je pensais au Tour des Flandres, je songeais à comment passer ce mont, car après, ce serait OK. Le cyclisme est fait de tradition, et dans ce sens, c'est triste. Mais pour les supporters, le parcours sera une sorte de stade, et les circuits peuvent drainer plus de gens. C'est une bonne évolution. Nous devons accepter de nouvelles choses. »

A mi-chemin entre les deux tendances, Tom Boonen, vainqueur de Gand-Wevelgem et du Grand Prix E3, attend dimanche pour juger la pertinence de ces boucles inédites. « Le premier souvenir de cyclisme que j'ai, hors celui de mon père qui était coureur, est l'idée du Tour des Flandres, avec la foule. J'ai grandi avec cela, la tradition est donc importante pour moi. Comme le sont les rituels pour approcher la course. Peut-être que dans dix ans, le nouveau parcours deviendra traditionnel. Le cyclisme est en devenir. Pourquoi ne pas tenter des nouveautés ? Les changements font partie de la recherche de solutions pour rendre ce sport plus spectaculaire. Et en fin de compte, ce sont les coureurs qui font la course, pas le parcours. » Sylvain Chavanel se dit « mitigé, mais pas forcément contre. Quand j'ai appris la suppression du Mur de Grammont, ça m'a fait bizarre, on se demande si c'est une farce. C'était un passage obligé. On est dans une époque où celui qui paie le plus décide. Et il faut aussi innover. »

Pour les organisateurs des autres classiques de prestige, la tradition reste fondamentale. Jean-François Pescheux, directeur de Paris-Roubaix et Liège-Bastogne-Liège : « Nous sommes partis sur le principe que Paris-Roubaix comporte 50 km de pavés sur les derniers 150 km. L'accumulation des secteurs pavés fait l'épreuve. Mais on ne pourrait pas se passer de la Tranchée d'Arenberg deux ou trois ans de suite. Changer une course pour désorganiser les équipes, c'est bien, mais il faut quand même garder des repères. » Quid du Tour des Flandres ? « A titre personnel, j'estime qu'une vraie classique est une épreuve de ville à ville. Sur un circuit, elle n'a pas le même cachet. De plus, sur une boucle, on a des points de repère. Le circuit fige la course. » Directeur de Milan-San Remo, Mauro Vegni partage l'opinion : « Une classique nécessite de petits ajournements afin de la rendre plus attirante pour certains types de coureurs. Milan-San Remo s'est enrichie du Poggio et de la côte des Manies pour s'adapter à l'évolution du cyclisme, mais elle demeure une épreuve en ligne. Cette année, nous menons une réflexion afin qu'elle ne sourie pas qu'aux sprinters, mais également à ceux qui tentent une action sur le Poggio. En durcissant certains passages ? En modifiant l'arrivée ? Mais enlever le

Poggio, référence comme le Mur de Grammont, ferait perdre aux passionnés une part de leur vécu, et leurs expectatives. La modernité de notre sport tient dans la technologie et l'ouverture à de nouveaux mondes. Les organisateurs du Tour des Flandres ont leurs raisons, mais le sportif reste un peu perplexe. »

Alors que l'Australie met sur pied beaucoup de circuits, alors que le récent Grand Prix de Mont-réal a précisément opté pour ce format, plus lisible outre-Atlantique, les parcours en boucle tendront-ils à se développer ? « Un jour, on arrivera à des courses qu'en circuit », prédit Sylvain Chavanel. « Il est de plus en plus difficile d'organiser des épreuves, vu le nombre de gens mobilisés pour bloquer les routes. Les circuits seront moins chers, et plus sécurisés. Peut-être que les rentrées supérieures feront du bien aux coureurs, au niveau des salaires. Mais les courses ne doivent pas devenir payantes. Il est bon que le cyclisme soit ouvert à toute catégorie sociale sans distinction. Il ne faut pas être nostalgique, il faut penser au futur, vivre son époque, et être épanoui. On ne peut pas comparer les performances : les coureurs d'il y a vingt ans ne montaient pas le Mur de Grammont comme aujourd'hui. Le matériel évolue, les être humains aussi, tout évolue. » Les organisateurs de classiques limitent les circuits aux nouvelles épreuves. Jean-François Pescheux : « Dans les pays neufs du cyclisme, ça peut se concevoir. Pour qu'ils rejoignent le cercle des grandes classiques, ce n'est pas demain. La Belgique est assez spécifique : dès qu'on a une épreuve, on vend des tentes. En France, ce n'est pas dans la mentalité

des gens. » Mauro Vegni conçoit également les boucles « dans les pays qui ont une volonté de s'affirmer » sur la scène du cyclisme. « mais pas sur des courses centenaires. Ce serait détruire le produit. L'image des lieux est dans l'imaginaire des gens, elle est ce qui crée l'émotion, fondamentale pour la survie de notre sport. »