Marc Wilmots : un visage, deux images

FREDERIC LARSIMONT

mercredi 06 juin 2012, 12:37

Le sélectionneur ad interim a été confirmé par l’Union belge. Adulé par le grand public, sa cote est plus discutée dans le milieu. Mais sans le faire varier de ligne de conduite. Son portrait, écrit avant le match contre l’Angleterre

Marc Wilmots : un visage, deux images

©afp

Vendredi 25 mai, dernier métro en partance du Heysel vers le centre-ville. Les Diables viennent de concéder un partage contre le Monténégro (2-2), soit dit en passant loin d’être une équipe de contrebassistes. La rame se met en mouvement et à l’intérieur des wagons, les supporters belges refont le match. Les avis divergent sur la gestion de celui-ci, mais l’opinion est unanime sur l’homme qui a accepté un intérim à l’aveugle puisque l’on sait que l’Union belge attend Gerets comme on attend Godot. Soudain, l’atmosphère s’enflamme et la fronde joyeuse s’improvise en chants à la gloire de Marc Wilmots.

Un plébiscite qui s’était déjà manifesté quelques heures plus tôt sous la forme d’une banderole déployée dans le virage de la tribune 4 du stade Roi-Baudouin, au moment des hymnes nationaux : 10 % + 90 % = 100 % Marc Wilmots ! Clin d’œil réprobateur à la maladresse du propos de Georges Leekens qui avait mis sa fuite en avant sur le dos du travail accompli. Mais aussi le signe que le grand public n’espère rien d’une apparition de type messianique de la part d’un barbouze barbu en provenance du Maroc. Aux yeux des supporters belges, la solution temporaire actuelle constitue une solution tout court. Point barre.

Wilmots reste donc Wilmots. Et il a la cote. Ce n’est pas une nouveauté, juste une simple transposition d’un amour d’antan. Jusqu’à sa retraite internationale, marquée par un but qui aurait dû l’être contre le Brésil en huitièmes de finale de Coupe du monde, le Brabançon incarnait les vertus combatives de ce football belge qui compose avec l’étroitesse de ses moyens sans s’interdire de voir plus large que ce que la logique du pronostic lui autorise. Sept ans plus tard, le Taureau de Dongelberg (qui n’y habite d’ailleurs plus et s’est établi non loin de Saint-Trond) s’est remis au service de l’équipe nationale. Mais sans plus ôter le survêtement, cette fois. Si sa position sur le terrain a changé, la symbolique est restée identique : la Belgique du bleu de chauffe, la Belgique qui ne renonce jamais, la Belgique qui creusera un tunnel sous l’Atlantique jusqu’au Brésil s’il le faut, c’est lui !

Qu’on adore le battant ou qu’on aime détester le côté très affirmatif du personnage, Marc Wilmots reste un incontournable du football belge. Un indispensable ? C’est ce qu’a pensé Dick Advocaat en 2009 en lui proposant de devenir à la fois son adjoint mais aussi son porte-voix du côté francophone. Deux fonctions devenues indissociables au fil du temps, y compris lors de la fuite bâtarde du « Petit Général » batave vers le front russe et le changement de régime qui en découla. « On dit souvent que Leekens a soigné l’emballage et que Wilmots s’occupait du contenu, fait remarquer ce cacique de la Fédération. C’est à la fois vrai et moins vrai. Car si Marc ramenait souvent son T1 à la réalité du terrain en allant parfois jusqu’à faire mieux que lui souffler certaines options, il a aussi contribué à la réunification autour du produit Diables dans la partie sud du pays. »

A tel point, comme le voulut la rumeur l’été dernier, que beaucoup à l’Union belge en prirent ombrage. A commencer par l’ancien sélectionneur pas très chaud à l’idée de poursuivre la collaboration au-delà de la première échéance contractuelle prévue au 31 décembre 2011. Dans l’intimité du bureau du président De Keersmaecker, il se dit que Leekens alla même jusqu’à proposer, en Mbo Mpenza, une solution clé sur porte pour pourvoir à un changement d’adjoint qu’il n’exigea pas, mais qu’il n’aurait pas refusé non plus. « C’est exact et effectivement très nuancé, confirme un membre du Comité de direction. Personne n’aurait réellement retenu Wilmots mais personne non plus ne voulait prendre la responsabilité de déclencher une tempête médiatique. »

Les tergiversations quant au renouvellement de contrat du T2 national laissèrent longtemps planer le doute sur la volonté réelle des parties d’aboutir à un accord. Et, plus sournois, certains négociateurs fédéraux imputèrent même à l’avocate limbourgeoise Katrien Lambeets, madame Wilmots à la ville, la radicalisation de certaines positions. « On a même dit que je ne portais pas la culotte à la maison, soupire Wilmots non sans exaspération. Mon épouse est avocate, de surcroît spécialisée dans le droit du sport, et on voudrait que je ne la consulte pas sur des matières qui n’entrent pas dans mon domaine de compétences mais qui concernent tout de même l’avenir des miens. Dis-moi, les gens sont cons ou quoi ? »

L’indéfectible front commun de la famille Wilmots du point de vue contractuel ne constitue pas, toujours aux yeux de ses détracteurs à l’Union belge, le seul motif d’instruire un procès à charge de ce fort en gueule qui parle rarement pour ne rien dire. Sa reconversion amorcée dans le management de joueurs, peu après deux courtes expériences d’entraîneur (à Saint-Trond puis à Schalke) a en effet donné pas mal de grain à moudre à ceux qui hurl(ai)ent à la confusion des genres. « Je vais être très clair là-dessus, martèle Wilmots. Lorsque j’ai raccroché les crampons, j’ai fait un choix de vie qui consistait à rendre à ma femme et à mes enfants ce que ma carrière leur avait pris. Parallèlement, j’ai commencé à prendre des contacts puis à travailler dans le management de joueurs, tout en entraînant mes deux gamins dans les catégories d’âge à Tirlemont. Où est le mal ? On grince des dents parce que Landry Mulemo, que j’avais conseillé par le passé, devient international en étant appelé en pleine préparation de match parce que les blessures pleuvent ? Dis-moi, pour avoir vécu dans le sillage d’Advocaat pendant son mandat : tu crois un seul instant qu’il laisserait son adjoint prendre ce genre de décision ? Tu penses que je faisais l’équipe avec un bonhomme d’une telle carrure comme patron ? »

Très apprécié dans la rue, plus déprécié dans le milieu. C’est un peu la représentation presque caricaturale, et à tout le moins contradictoire, qui est devenu le lot de Marc Wilmots. Il n’empêche, malgré toute sa force de caractère, l’adjoint de l’équipe nationale a fini par être étiqueté « cas délicat ». Bref, pas l’idéal pour entrer définitivement dans le moule fédéral, fait de chuchotements et de compromis. « Je ne suis pas là pour faire de la politique mais pour bosser dans le concret », répète inlassablement l’ancien sénateur MR, lorsqu’on lui parle de sa cote de popularité en interne.

Mais depuis quinze jours, revirement de situation. L’étiquette est peut-être en train de tomber en même temps que les masques de ceux qui émettaient des doutes sur ses facultés à rassembler autour de sa personne des individualistes forcenés. « Quand je dis que je mets ma petite personne entre parenthèses l’espace de deux matchs, ce n’est pas du pipeau. J’ai sursauté quand j’ai lu que je n’avais pas obtenu une revalorisation pour mon intérim. Rien de plus faux car je n’ai rien demandé. La Fédération, le staff, les joueurs, mon pays étaient dans la merde. Je ne suis pas du genre à marcher sur quelqu’un quand il est à terre… Oui, j’ai refusé dans un premier temps, car je souhaitais savoir si j’avais de réelles perspectives par rapport à un job qui me tient à cœur. Mais mes hésitations sont vite tombées. Je refuse d’entendre parler de T1, de T2 ou de T46 tant qu’on y est. Tout ce que je sais c’est que lundi, je me prends une semaine de break avant d’enchaîner sur l’Euro comme consultant RTBF. Pour le moment, j’ai les leviers décisionnels par rapport à mon groupe. Après plus rien ne dépendra de moi. »

Et toute la question est là. De quelle conclusion accouchera l’analyse effectuée par la Commission technique nationale ? Est-il réellement concevable qu’une pointure comme Eric Gerets soit rétribuée par l’Union belge à sa valeur du marché, même en supposant qu’il perçoive des indemnités de rupture royales de la part de la Fédération marocaine ? La solution d’un « duobaan » par Michel Preud’homme, que certains n’écartent toujours pas à l’Union belge, est-elle réalisable ? Et surtout crédible ?

Pour l’heure, un seul homme a la réponse à cette question. Philippe Collin. Et encore, son opinion n’est-elle pas tout à fait forgée. Ces derniers jours, on l’a beaucoup vu (mais toujours loin de la zone d’interviews) dans le giron des Diables. A Woluwe-Zaventem, au QG de Diegem, au Château des Thermes à Chaudfontaine et à l’Académie Robert Louis-Dreyfus. « En mission d’observation », se borne-t-il à dire tout en continuant à affirmer vouloir donner du temps au temps. Plus discrètement encore, son bras droit Benoît Thans prend lui aussi le pouls de l’entourage de l’équipe nationale. Ce qui n’a pas l’heur ni d’incommoder et encore moins de stresser Marc Wilmots, lequel a lui aussi eu l’occasion d’avoir l’une ou l’autre conversation entre quatre yeux avec les barons de la sélection. « Pour exposer mon point de vue sur les deux matchs, pas pour jouer les candidats en campagne électorale », sourit-il.

Ces coups de sonde, à tous les étages de la pyramide qu’est l’équipe nationale, débouchent sur une évidence : comme chef de bande, Wilmots n’est pas la caricature qu’il a parfois lui-même involontairement entretenue, au nom de ce bon sens paysan dont il se revendique. Et qui parfois irrite. « Il est en train de se révéler », entend-on répéter autour d’une candidature qui prend de l’ampleur.

En l’absence de solution toute faite, et compte tenu de la proximité des échéances et des contraintes budgétaires, la chance de Marc Wilmots n’est-elle pas en train de s’annoncer en gare ? Certains joueurs, et non des moindres, nous glissaient à l’oreille qu’après tout, le projet d’un compromis à la belge pourrait déboucher sur un vaste modus vivendi. Off the record, et à part des cas isolés, le groupe s’accorde en tout cas pour dire : « On n’a pas envie de revivre un diktat du style Advocaat avec un van Gaal qu’on annonce et un Gerets improbable. Alors oui, sur ce qu’on a vu de lui et sur le concept de la continuité, pourquoi pas Wilmots ? »