
JEAN-MARIE WYNANTS
mardi 07 octobre 2008, 09:17
Loin des images chocs qui apparaissent dans les médias périodiquement, Rula Halawani montre notamment la vie quotidienne en Palestine avec ses grands repas de famille aux allures de « Dernière cène ». © Rula Halawani.
Le festival Masarat s'ouvre officiellement ce mardi aux Halles de Schaerbeek. Mais plusieurs activités sont déjà en cours et d'autres s'étendront jusqu'en janvier prochain. Petit tour d'horizon subjectif de quelques points forts dont beaucoup ont la particularité d'être proposés dans divers lieux.
Récital Mahmoud Darwich. Le grand poète palestinien, parrain de la manifestation, devait venir lire ses textes avec les musiciens Samir et Wissam Joubran. Son décès durant l'été dernier a été ressenti comme un drame national. Le comédien français, Didier Sandre, qui l'accompagnait lors de ces récitals en France, viendra porter sa parole devant un parterre de personnalités de la littérature (le 8 octobre aux Halles de Schaerbeek, le 12 au Théâtre royal de Namur).
Intimate narratives. Ces uvres vidéo d'artistes palestiniennes reflètent bien une certaine réalité de ces territoires en perpétuelle recherche d'équilibre. Les femmes s'exprimant ici évoquent aussi bien des thèmes très intimes que la réalité de l'occupation israélienne (Jusqu'au 2 novembre aux Halles de Schaerbeek, du 8 au 15 novembre à la Maison Folie de Mons et du 4 au 12 décembre à la Zuiderpershuis à Anvers).
The room of dreams. Sandi Hilal et Alessandro Petti ont interrogé une cinquantaine de Palestiniens pour connaître leurs rêves. Les réponses sont pour le moins surprenantes et bien différentes des clichés liés à leur situation. On les découvrira dans cette installation itinérante (Jusqu'au 30 octobre à la Maison de la laïcité à Namur, du 18 octobre au 22 novembre au Palace à Ath, du 8 au 15 novembre à la Maison Folie à Mons).
Never-Part. Jack Persekian a demandé à une série d'artistes palestiniens de lui confier pour quelque temps des objets et des uvres dont ils ne se séparent jamais. Ceux-ci sont présentés avec des textes racontant l'histoire de chacun. Une plongée au cur de l'identité palestinienne (du 19 octobre au 11 janvier au Palais des Beaux-Arts).
Infos. www.masarat.be
RAMALLAH
DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL
Un verre de vin à la main, la jeune femme se penche sur l'écran de son ordinateur portable. Tandis qu'elle nous montre un petit film réalisé avec des amis, deux jeunes gens viennent l'embrasser. Ils ouvrent aussitôt leurs propres ordinateurs et commencent à comparer une série d'images en trois dimensions. Il est 23 h 30. Nous sommes à Ramallah, Palestine.
Quelques heures plus tôt, nous longions le mur, traversions le check-point, avec cette impression de malaise que l'on s'attend à ressentir en débarquant sur ces terres déchirées entre deux peuples. À présent pourtant, plus rien ne colle avec les clichés que nous associons habituellement à cette terre troublée. La musique lounge, les looks branchés, les verres de vin, les ordinateurs et les téléphones portables : tout pourrait se retrouver dans n'importe quel café branché de Bruxelles, New York, Moscou, Tokyo ou Tel Aviv. En Palestine, comme ailleurs, des gens vivent, tout simplement. Et parmi eux, de nombreux artistes et créateurs.
C'est pour découvrir ceux-ci que nous sommes venus sur place, quelques mois avant l'ouverture du Festival Masarat (qui démarre officiellement ce mardi 7 octobre à Bruxelles).
Dès l'arrivée, notre première interlocutrice nous met face à la réalité palestinienne. Née à Dubaï, elle a vécu en Jordanie avant de débarquer en Palestine pour la première fois il y a dix ans. « Ma famille avait une maison ici et risquait de tout perdre car elle avait vécu trop longtemps hors du pays. Selon la loi israélienne, pour les Palestiniens, cela signifie perdre définitivement le droit de vivre ici. »
Jeune, souriante, au courant de tous les événements du monde, notre guide évoque tout cela avec un mélange d'humour, de fatalisme et de désarroi. Trois facettes que nous retrouverons souvent chez nos interlocuteurs.
Un peu plus tard, les musiciens du groupe Watar viennent nous rejoindre. Pratiquant une musique classique arabe, ils veulent faire renaître celle-ci en Palestine et écrivent leurs propres compositions. « Nous essayons de créer une nouvelle musique instrumentale arabe. Nous voulons apporter une continuité dans la musique palestinienne en franchissant les frontières. Notre but est aussi d'apporter un peu d'éducation et de prise de conscience à la population. Ici, on est influencé par l'Egypte, la Syrie, la Turquie, le Liban et l'Occident. On essaie de trouver notre style propre dans tout ça. C'est une manière de retrouver notre identité. »
L'identité. Le mot reviendra à de multiples reprises durant notre séjour. Les architectes Sandi Hilal et Alessandro Petti se proposent de la faire surgir là où on s'y attend le moins. Dans les colonies israéliennes. « Notre projet, Decolonizing architecture, consiste à imaginer ce que nous ferons quand les colonies seront évacuées. Comment transformer cette architecture faite pour servir la colonisation en autre chose ? Nous sommes contre l'idée de tout raser. Il faut garder les lieux mais les modifier. Nous voulons transformer ces maisons privées en lieu public ouvert à tous, Israéliens et Palestiniens. Par exemple, en changeant l'emplacement des portes. Pour des raisons de sécurité, toutes les portes sont tournées vers l'intérieur de la colonie. En modifiant cela, on pose un geste fort montrant notre volonté d'ouverture. Il faut créer de nouvelles images pour ne pas rester bloqué dans le passé. Il s'agit de changer la vie. »
Cette volonté, on la retrouve chez les nombreux cinéastes palestiniens travaillant souvent avec les moyens du bord. Collectifs de cinéaste, coups de main des uns aux autres : on se débrouille pour vivre, exister et filmer. « Il y a beaucoup de gens qui font du cinéma, explique May Odehis, mais il n'y a pas vraiment d'industrie. » Du coup, la jeune femme a un pris les choses en main en tant que productrice. « On a produit notamment une série de films de trois minutes réalisés en une seule prise. On voulait montrer que, même sans argent, on peut faire quelque chose dont on est fier. Il y a des choses très différentes. Certains abordaient des thèmes très intimes. C'est important dans le cinéma palestinien. Il n'y a pas que l'occupation, la guerre, etc. Les Palestiniens se voient toujours dans les nouvelles, à la télévision, filmés par les médias du monde entier. Ils veulent montrer une autre image d'eux. Ce sont simplement des humains qui veulent aller à la mer, jouer avec les enfants, sortir, étudier, travailler »
On retrouve certaines de ces réalisations à l'université de Birzeit, dans la collection du musée virtuel mis sur pied par Vera Tamari. « J'ai lancé cela il y a trois ans, explique-t-elle. Je suis artiste, prof d'histoire de l'art et d'histoire de l'art islamique. Or, pour moi comme pour tous les Palestiniens, les déplacements sont difficiles. Il y a toute une série d'endroits où je ne peux me rendre librement. C'est la même chose dans l'autre sens : les gens ne savent pas ce qui se passe ici en matière d'art et de culture. On a donc monté un site sur l'art d'ici. Pour les Palestiniens vivant dans les territoires occupés, pour ceux de la diaspora et pour toutes les autres personnes intéressées. On y trouve des cours en ligne, des programmes pour enfants, une galerie d'art virtuel en trois dimensions »
Loin d'être un désert culturel, la Palestine se révèle ainsi, à travers une multitude d'associations. La plupart sont basées à Ramallah, la ville la plus branchée et la plus active du pays. On y trouve notamment l'association Riwaq créée par Souad Amiry, par ailleurs auteur du formidable récit Cappuccino à Ramallah. « Nous sommes une ONG créée en 1991 pour protéger l'héritage culturel architectural et le paysage, explique-t-elle. Des centaines de villages palestiniens ont été détruits depuis 1948. Avec eux, nous avons perdu beaucoup de souvenirs, de lieux historiques C'est une perte énorme, irréversible. Et pas documentée. Donc on ne sait même pas exactement ce qui a été perdu. Pour les Palestiniens, il y avait une identité portable à travers les objets notamment. Mais pas au niveau de l'architecture. En 16 ans, nous avons réalisé un gros travail sur le patrimoine. On a aussi appris à utiliser l'héritage culturel, pas seulement comme souvenir ou comme marque d'identité nationale mais aussi comme un héritage vivant. »
Un héritage vivant qui ne cesse de faire des petits et que l'on peut enfin découvrir chez nous à partir d'aujourd'hui.
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