Emil Nolde, possédé de son art, au Grand Palais

DANIELE GILLEMON

mercredi 08 octobre 2008, 15:06

Première rétrospective, un peu coupable, en France, de cette grande pointure de l'art moderne. Une centaine de peintures, gravures, aquarelles dont les fameuses « images non peintes ».

Emil Nolde, possédé de son art, au Grand Palais

« Slovènes », 1911, huile sur toile. Nolde Stiftung Seebüll.

Pratique

Galeries Nationales du Grand

Palais, 3 avenue Général Eisenhower, à Paris

Tous les jours sauf mardis, jusqu'au 19 janvier.

Renseignements : www.rmn.fr et 0033-1-44.13.17.17.

Catalogue, rmn, 45 euros.

Le goût français, c'est sûr, n'est pas naturellement enclin à l'expressionnisme. L'exacerbation des tons, le paroxysme émotif, le barbouillage sanglant des figures et la mise à feu des paysages qui signent la peinture de Nolde ont dû paraître exotiques, voire barbares aux héritiers de Voltaire. Peut-être faut-il y chercher la raison de la relative méconnaissance de l'œuvre inclassable, même au chapitre de l'expressionnisme, du peintre allemand. Et mesurer à l'aune de cette (re)découverte un peu coupable, la brillante rétrospective du Grand Palais.

L'exposition, la première en France, n'est pas un sans-faute en raison, notamment, de la scénographie encombrante. Mais elle vaut son pesant de pleine peinture, d'humanité à vif et dérangeante. Thématique plutôt que chronologique, elle suit les tribulations du jeune artiste, « ses années de combat » après son séjour à Paris, jusqu'à la fin. Nolde considérait Van Gogh comme un dieu et rêvait d'en découdre avec le postimpressionnisme français érigé en exemple européen. D'imposer, sans imaginer ce que cela lui coûterait par la suite, une nouvelle peinture proprement allemande. Le peintre, cependant, n'est pas « expressionniste » comme les autres bien qu'il ait rejoint « Die Brücke » à Dresde, partagé avec ses confrères certaines convictions. Sans cesse sa peinture frôle l'art brut, cultive l'obsession et le primitivisme, se méfie de l'intellect « qui dessèche ». Saturant l'espace dans un oppressant face-à-face avec le spectateur, Nolde s'installe dans cette grimace de l'art qui devait garantir une efficacité émotive optimale. Un tempérament pictural si passionné que celui de Van Gogh, à côté, paraît presque sage et rangé, et une esthétique qui se situe plutôt dans le sillage de Kokoschka et de Soutine.

« Barbare », « fou », « dégénéré »

De fait, palette et brosses, après avoir renoncé à transgresser l'esthétique impressionniste d'une touche violente, saignent littéralement sur la toile, tempêtent, bousculent, délirent parfois, ne s'apaisant jamais même dans les paysages magnifiques, les embrasements marins aux confins de l'Allemagne et du Danemark, les admirables tournesols qui sont tout sauf des natures mortes. Seul l'épisode pictural La vie du Christ (1911, 1912) souvent porté aux nues, apparaît contestable et la manière de faire du peintre, qui cherche à concilier le sacré et la rudesse paysanne du Schleswig-Holstein, sa terre natale, assez grand-guignolesque. Si on excepte cette série religieuse où la Mise au Tombeau, fort beau tableau de 1915 fait exception avec ses deux figures audacieusement bleues, que de peintures, de gravures, d'aquarelles imparables !

C'est à Berlin que son art s'oriente vers un nouveau traitement des couleurs qui accuse la planéité, oppose les volumes en larges masses et contrastes. Nolde y devient pour quelques mois l'observateur de la vie moderne, de ses excès, de sa superficialité, laissant des portraits étonnants un peu dans l'esprit de Toulouse-Lautrec, en plus abrupt. Un peu plus tard, à l'occasion d'une expédition en Nouvelle-Guinée, le peintre croque en ethnologue des portraits hardis des populations « primitives » qu'il sait menacées.

Considéré de son temps comme un barbare ou un fou, bien avant d'être taxé de « dégénéré » par les nazis, Nolde, possédé de son art, ne renonça jamais à son credo halluciné, même lorsque, enrôlé dans le national-socialisme, il se devait de peindre autrement. Faute d'obtempérer, il fut interdit de peinture. Surveillé par la Gestapo, il fit de la résistance, cachant son obstination moderniste dans les fameuses images non peintes. L'un des mérites de l'expo revient à nous rappeler qu'Emil Nolde était septuagénaire au moment de son allégeance au IIIe Reich et que celui qui lui jetterait la pierre…

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