L’amour total, en noir et blanc

DOMINIQUE LEGRAND

jeudi 25 septembre 2008, 11:12

QUÊTE DE LA BEAUTÉ parfaite, la Pietà de Michel-Ange s’expose sous tous ses angles, au Cinquantenaire.

L’amour total, en noir et blanc

Bouche voluptueuse de la femme accomplie, teint velouté virginal, regard supplicié de la mère qui retient son fils mort dans l’alcôve de ses bras… La Pietà sculptée en 1500 par Michel-Ange dans un seul bloc de marbre de Carrare déploie tous les états d’âme d’une femme, de la fillette réservée à la prodigieuse intériorité contemplative de la mère de Dieu.

La pénombre est totale sous la longue tente qui abrite l’exposition des 120 photographies de Robert Hupka. Quelque 130 spots sont braqués sur les photos, les isolant dans un halo de mystère. Seul le visage de la madone s’ouvre, se déploie, puis le zoom s’élargit, divulgue un bras incurvé, une main crispée sur le plissé de marbre, une veine saillante comme un fleuve de vie qui se tarit, le corps du Christ dans toute sa vérité spirituelle. En noir et blanc, les photographies très esthétisantes racontent l’alpha et l’oméga du monde.

Cette célébrissime Pietà représente le corps du Christ dans les bras de sa mère. Michelangelo l’a sculptée à la demande d’un cardinal français, alors qu’il n’avait que 25 ans. Il extrait du marbre, non une vérité physique, mais une vérité spirituelle, celle du corps qui a traversé la mort. Depuis l’attentat d’un déséquilibré en 1972, la sculpture est devenue une beauté inaccessible. Derrière une vitre, élevée sur un socle qui empêche de voir son visage, la Pietà restaurée maintient une distance de six mètres avec les visiteurs de Saint-Pierre de Rome.

Coup de foudre

Un homme a brisé cette distance. Il s’appelle Robert Hupka, cameraman à la CBS, inconnu au bataillon des photographes d’art.

D’origine viennoise, expatrié à New York, Robert Hupka est le petit-fils d’un compositeur ami de Brahms. Un homme incarne pour lui la musique : Arturo Toscanini. Ses photographies du maestro sont sur toutes les pochettes de disques de la RCA. La deuxième rencontre de sa vie sera une femme, la Pietà.

C’est un coup de foudre. Lorsqu’en 1964 la Pietà est envoyée à New York pour l’Exposition universelle, Hupka est chargé de composer le programme musical pour le pavillon du Vatican où elle est exposée. Il doit réaliser une photo pour le disque-souvenir. Il en fera des milliers. « Une fois lancé, raconte-t-il, il ne me fut plus possible de m’arrêter jusqu’au moment où le navire qui ramenait la statue en Italie eut disparu de ma vue. J’ai pris des milliers de photos en noir et blanc et en couleurs. Cette expérience ne saurait être décrite par des mots, je me trouvais en présence du mystère de la vraie grandeur. »

Hupka photographie la madone jour et nuit. Le soir, il débranche l’éclairage dont un metteur en scène de Broadway avait affublé la Vierge du Golgotha. Il la capture sous tous ses plans dans une quête obsessionnelle du rendu proche des studios Harcourt. Lorsqu’il apprend l’attentat aux coups de marteau dont la sculpture a été victime, il décide de publier ces photographies. Au format du nombre d’or en hommage à Michel-Ange, un petit livre de 75 photographies sort de presse. L’exposition est née ensuite, courant les places de Rome, Vienne, Madrid, Paris et Bruxelles.

En fin d’expo, les projecteurs braqués sur le travail obsessionnel de Hupka se détournent pour révéler une copie de la Pietà Rondanini, l’œuvre la plus poignante du sculpteur sur laquelle il a encore travaillé à 89 ans, quelques jours avant sa mort, en 1563.

D’une modernité bouleversante et d’une hardiesse absolue, elle est la nudité spirituelle.

Esplanade du Cinquantenaire, Bruxelles, jusqu’au 30 novembre.

Tél. 0476-781.478.

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