
DOMINIQUE LEGRAND
mercredi 01 octobre 2008, 13:55
Esthétique sociale : « Manufacture de tabac à Séville ». © Musées royaux des beaux-arts de belgique.
Musées royaux des beaux-arts, 3 rue de la Régence, 1000 Bruxelles, jusqu'au 4 janvier. Tél. 02-508.32.11, www.fine-arts-museum.be Catalogue : 20 euros.
Il n'aime pas les olives, encore moins la cuisine espagnole baignée d'huile. Il râle, fulmine contre les lenteurs administratives, et finalement, succombe aux charmes de Séville. Mandaté par le jeune gouvernement belge pour y réaliser dans la cathédrale une copie de la Descente de croix de Pieter de Kempeneer (Pedro Campana), Constantin Meunier séjourne six mois dans la capitale andalouse. Le peintre de la condition ouvrière n'accepte pas cette commande de bon gré. Acculé financièrement, le peintre a toutes les peines du monde pour faire vivre sa petite famille. De plus, le musée des copies auquel Bruxelles la destine soulève l'ire de la presse et des parlementaires. L'institution ne verra pas le jour.
Voilà notre homme sur les routes d'Espagne, avec plus de confort que Félicien Rops qui traversa la sierra à dos d'âne, en 1880, pour rejoindre Séville. Meunier y débarque le 10 octobre 1882. Loin de ses gueules noires, il devra attendre trois mois avant de se mettre à l'uvre. Que faire entre-temps ? Il parcourt les rues, découvre le « noble mendiant », l'aiguiseur, le camelot, le crieur Il ne cherche pas ce qui est beau. Ce qui l'attire, ce sont les scènes pittoresques, un certain folklore romantique, les cabarets où l'on croise des gens de tous bords, truands difformes et femmes de petite vie.
« Au-delà des croquis pris sur le vif, précise Francisca Vandepitte, l'une des commissaires de l'exposition « Meunier à Séville », nous avons réuni des dessins et peintures à part entière sur le même thème du mendiant. Parmi eux figure La Carita !!!, un dessin splendide d'une femme faisant la manche, tapie dans l'encoignure d'une fenêtre à barreaux. La finition impeccable de cette uvre à l'aquarelle et au pastel rehaussés de fusain trahit l'importance que Meunier lui accordait. »
Ecriture rapide et jeux d'ombres qui font penser à Manet ou à Goya, il aguerri aux différences de classes, Meunier craquera aussi pour le spectacle bariolé de la corrida, entre la lumière et la boucherie. En dépit de l'élégance avec laquelle il dessine le matador, c'est vers le vaincu que va sa sympathie, tout comme il privilégie le coin de rues plutôt que le salon, tel un reflet de l'humanité.
Scènes de café et combats de coqs où il privilégie les gestes des hommes sont le lot du peintre. Le flamenco lui paraît sauvage et primitif, mais il réalise plusieurs scènes locales avec passion. Meunier souligne la présence, le cri du corps, l'essence du flamenco, témoignant de son admiration pour la prestigieuse tradition espagnole.
Proche des métiers, il obtient l'autorisation de pénétrer dans la fabrique de tabacs. C'est une usine. Des femmes y travaillent. Il peint des parties très modernes, dans un charivari coloré proche de l'abstraction, représente des ouvrières plus Carmen que travailleuses exploitées.
Subtil apogée de cette exposition où se dessine l'étude de plus en plus attentive des formes et des volumes, quelques semaines avant le retour à Bruxelles en avril 1883, Meunier capte encore l'atmosphère particulière dans laquelle Séville vit la Semaine Sainte. Sortie d'une collection privée, la Procession du Silence s'érige en spectacle fantomatique, à la fois païen et sacré, entre ombre et lumière.
Francisca Vandepitte, chargée de recherches aux Musées royaux des beaux-arts
L'exposition rassemble un beau panel de spécialistes, comme l'historienne de l'art américaine Sura Levine ou Norbert Hostyn, du Musée des Beaux-Arts d'Ostende. Succédant à Pierre Baudson, dépositaire du fonds Meunier et conservateur du Musée Meunier, Francisca Vandepitte n'a pas ménagé ses efforts pour que le peintre retrouve le chemin de Séville.
Comment caractérisez-vous cette escapade espagnole dans le parcours de Meunier ?
C'est une rencontre imprévue ! Ce séjour renvoie à une période atypique dans sa création. Atypique mais très intéressante, malgré qu'elle n'ait jamais fait l'objet d'une étude jusqu'à ce jour où nous réhabilitions ces quelques mois passés en Espagne. L'exposition puise ses racines dans cette étude. Quand il part en mission à Séville dans le sillage de Pedro Campana, Meunier a déjà la cinquantaine. Il avait commencé les études de la vie ouvrière dès 1882, dans une veine réaliste. La coulée de l'acier, Usine à Seraing et Descente des mineurs dans la fosse ont déjà retenu l'attention des connaisseurs. Nous sommes à un moment clé de sa carrière.
Mis à part le témoignage des soixante esquisses et tableaux, que sait-on de ce voyage ?
Meunier est un homme très casanier. Tous les deux ou trois jours, il écrit à son épouse, Léocadie, racontant toutes ses journées par le menu. Cette correspondance est une mine d'or, car elle nous ouvre les pensées et les impressions de l'artiste au moment même où il croque une scène de cabaret, un combat de coqs, les cigarières de la fabrique de tabac. On suit ce qu'il a aimé ou non (les olives !), ses contacts, ses rencontres. Dans chaque salle, nous reproduisons quelques lignes de cette correspondance. Le visiteur est immergé dans l'uvre mais aussi dans la pensée de l'artiste. On découvre Séville, ce à quoi Meunier ne s'attendait pas, comme les intempéries qui s'abattent au printemps sur la Semaine Sainte, les Rubens du Prado. Cette mission lui permet de découvrir les grands maîtres espagnols, en particulier le réalisme corrosif de Zurbaran.
Quelles sont les traces de ce minitrip dans l'uvre qui va suivre ?
Rentré à Bruxelles en avril 1883, Meunier s'empresse de boucler les quelques tableaux de la période sévillane, comme La fabrique de tabac à Séville ou Le combat de coqs. Il n'a qu'une envie, qu'on ne lui parle plus de mantilles ! Et pourtant, les cigarières sont les premières femmes au travail peintes par l'artiste, jusqu'alors adepte du portrait féminin dans la veine d'Alfred Stevens. Même si ce sont encore des Carmen, ces cigarières ouvrent la voie aux hercheuses du Pays Noir, aux épouses douloureuses des coups de grisou. Il emmène avec lui la façon dont il a perçu Séville, l'attachement pour les petits lieux de la vie quotidienne, les gestes du travail. En fait, il referme une parenthèse et reprend son travail là où il l'avait laissé. Mais on découvre dès son retour un aspect d'humanité supplémentaire, un engagement social plus affirmé et une belle attention pour la vie populaire.
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