La femme mise à nu par elle-même et elle seule

DANIELE GILLEMON

mercredi 24 septembre 2008, 15:31

Le Centre de la Gravure de La Louvière fête ses vingt ans sur le thème de l'identité féminine. Avec vingt-trois artistes : gravures, impressions, dessins, objets, sculptures...

La femme mise à nu par elle-même et elle seule

« La mouche », Agathe May, 2002. Gravure sur bois à encrage monotype.

Cris et chuchotements

Centre de la gravure et de l'image imprimée, 10 rue des Amours, La Louvière, tous les jours sauf le lundi, jusqu'au 4 janvier. 064-27.87.27, www.centredelagravure.be

X/Y, l'emprise d'un genre

Musée Ianchelevici, 21 place communale, La Louvière, tous les jours sauf le lundi, jusqu'au 16 novembre. Tél. 064-28.25.30, www.musee.ianchelevici.be

On risque d'être surpris. Sommes-nous vraiment au Centre de la Gravure ? Ce dernier, qui nous accueille d'entrée de jeu avec les stèles puissantes en acier corten de Chantal Hardy, aurait-il changé de vocation ?! Un peu plus loin, de soufflants objets en verre de Laurence Dervaux, « fluides humains » confirment cette impression de façon plus cruciale. Car à bien y regarder, il s'agit là d'organes humains, génitaux et autres, que la poétique et la magie du matériau transcendent jusqu'à en faire les obscurs et scintillants joyaux de la nature féminine et masculine. Du coup le ton est donné. Louise Bourgeois, elle-même dessinatrice, sculptrice, installatrice… et invitée d'honneur de cette exposition, a fait des petites et le propos, centré sur l'identité féminine, n'a rien perdu de sa pertinence.

Le Centre a vingt ans. Un anniversaire à ne pas manquer. Il rappelle par ce choix élargi de techniques et d'expressions plastiques qu'on lui doit moins d'avoir « conservé » le langage gravé que de l'avoir mis en perspective sans en compromettre la spécificité. L'exposition traite des arts graphiques au sens large. et déborde, on l'a vu, sur la sculpture et la réalisation d'objets. Chaque artiste convié n'en est pas moins graveur à part entière. Il s'agit de montrer que l'image imprimée contemporaine élargit les horizons même quand elle est le fait exclusivement de femmes ! Eh oui, c'est difficilement imaginable mais, aujourd'hui encore, le beau sexe a toujours plus de mal à s'imposer, à talent égal, que son confrère, du moins dans la sphère commerciale de l'art qui, nous assure-t-on, pratique souvent la discrimination.

Forte de cette constatation et de quelques récurrences thématiques spécifiques comme la transgression de la sphère domestique et familiale, l'omniprésence du corps, Catherine De Braekeleer, directrice du Centre, a décidé de rendre à Cléopâtre ce qui lui appartient. Mettant à l'affiche le thème de l'identité féminine à travers une sélection ardue et hardie, elle accueille des grands noms comme ceux de Sophie Calle ou Annette Messager, et d'autres avérés ou prometteurs, loin de l'esprit de suffragette qui animait les féministes à la fin des années soixante. « L'exposition, écrit-elle, traite avant tout d'un certain type de regard (…) qui à la fois dévoile et retient, explose et émeut, crie et chuchote, témoigne de l'attitude décrispée d'une génération d'artistes femmes, qui, après être allées au combat (…) assument désormais pleinement leur genre. » C'est-à-dire leurs contradictions et leurs incomplétudes, plus rarement, leurs certitudes. Ironie, dérision, voire autodérision et chasse aux fantômes du passé sont à l'ordre du jour.

Beaucoup de talent aux cimaises Quelques-uns, pourtant, parmi cette bonne vingtaine d'artistes crèvent mieux la toile que d'autres. La Française François Petrovitch, par exemple, avec une série de sérigraphies et de lavis vifs et lumineux, aux coloris acides dédiés aux états d'âme et attitudes proprement féminins. Un dessin fluide, nimbé de lumière, une tendre cruauté de conte de fée évoquent un peu l'œuvre de Marlène Dumas sans son parti pris d'inquiétante étrangeté. D'un crayon infiniment subtil, Bénédicte Henderyck fait toujours merveille. Chez elle, un dessin en cache souvent un autre. Plus explicitement dramatiques, Kiki Smith et Frédérique Loutz naviguent dans les eaux tumultueuses du corps féminin tandis qu'Annick Blavier parle de l'identité morcelée avec maîtrise et élégance.

X/Y, les attributs d'un genre

Au Musée Ianchelevici, un paquet d'artistes s'est vu convoquer pour livrer un point de vue sur l'identité masculine, exposer les œuvres qui s'en inspirent, décliner la diversité des angles. Tour à tour triomphaliste, militaire, phallique, priapique et exposé en bon, en brute ou en truand, le mâle est en première ligne. Tant et si bien que l'exposition du Musée s'avère complémentaire de la précédente (lire ci-dessus). Un concours de circonstances plutôt qu'une volonté commune les rapproche. Mais les ambiances de l'une et de l'autre sont bien différentes.

Au Centre, l'image explore les méandres du vécu féminin de manière souvent inattendue, imprévisible. Ici, on a surtout dressé, façon de parler, les attributs d'un genre. Et si les plasticiens des deux sexes se croisent pour cibler ce qui traditionnellement cuirasse l'identité masculine d'une bonne couche de force, de vigueur, d'ambition, bref, de superbe, c'est sans vraiment arriver à montrer le défaut de cette cuirasse.

Beaucoup de photographies, dont celles impeccablement construites de Mapplethorpe, et diverses facéties – la sculpture molle en chemises et cravates d'Elodie Antoine, les mini-objets de Pascal Bernier, le cabinet X dédié aux grivoiseries des ancêtres, de Rops à Marïen – composent une expo à la fois ludique et caricaturale, pas toujours loin des clichés les plus faisandés. Le slip, par exemple, occupe une place royale ! Gageons que bien des masculinités ne se retrouveront pas dans cet étalage de virilité qui, pour être ironique, drolatique ou inquiétant (les emblèmes génito-militaires d'Eric Angenot), n'en est pas moins convenu et fait l'impasse sur ce qui agite le bocal, sous la crinière.

Le programme se voulait imposant. Comment les hommes se voient eux-mêmes, comment ils se voient entre eux et comment les femmes les perçoivent ? Autant de questions qui restent sans réponses. Mais après tout, une exposition ne peut donner que ce qu'elle a.

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