Vladimir Velickovic en rouge et noir

DANIELE GILLEMON

mercredi 01 juin 2011, 12:24

Vladimir Velickovic en rouge et noir

Une dramaturgie violemment existentielle – digne d’un Francis Bacon ou d’un Zoran Music © DR

S'il y a bien un artiste en flagrante opposition avec les modes mais de plain-pied avec son temps, c'est Vladimir Velickovic. L'homme, né à Belgrade en 1935 et installé à Paris depuis 1966, reste l'une des pointures de l'art actuel, le représentant, au chapitre du sens et de la beauté de l'écriture, d'une race en voie de disparition. Le Salon d'Art expose un nombre appréciable de dessins, grands et moyens formats sur le thème de La Compagnie des Bêtes, un texte d'Odile Massé, comédienne et écrivain, qui rencontre tout naturellement l'univers flamboyant du peintre.

Pratique

Le Salon d'Art, 83 rue Hôtel des Monnaies à 1060 Bruxelles, jusqu'au 16 juillet. www.lesalondart.be et 02-537.66.40

La Compagnie des bêtes, tome II, Odile Massé et Vladimir Velickovic, éd. De la Pierre d'Alun.

Développant depuis plus de quarante ans une dramaturgie violemment existentielle, Velickovic est de la trempe d'un Francis Bacon ou d'un Zoran Music. Comme eux, il transcende l'agressivité d'un monde dominé par les rapports de forces, par la violence de l'homme faite à l'homme. Une sensibilité particulière de l'espace et de la mise en scène, où le collage fait parfois irruption, fait la jonction entre la peinture ancienne (de Dürer notamment et de Grünenwald) et la peinture moderne.

Un mouvement absurde et désespérant

La poétique de la précipitation et le sens de la métaphore plastique tranchent avec le réalisme souvent plat des artistes nourris d'histoire et de politique. Elles rendent particulièrement tangible toute forme d'oppression passée, présente ou à venir.

L'œuvre, peuplée de figures masculines, d'athlètes (joggers !) vus de dos pris dans un mouvement absurde et désespérant évoque un peu le cobaye pris au piège dans une atmosphère de laboratoire. Les figures d'animaux, de rats, de chiens, de grands oiseaux noirs participent de ce système pictural où le mouvement, la chute, la vitesse, le vertige ont valeur emblématique et métaphysique.

Témoin direct de la seconde guerre mondiale, Velickovic n'a jamais oublié sa ville natale entièrement bombardée ni l'installation du communisme, même s'il pense avoir couru un moindre danger que les écrivains et les cinéastes. La guerre civile en ex-Yougoslavie, qui aboutit à l'éclatement de son pays, le surprit à Paris. C'est peu dire qu'elle a ravivé et amplifié l'intensité d'une œuvre naturellement branchée sur la mort et l'affirmation flamboyante d'en découdre avec elle.

La guerre, les luttes, toutes les luttes, sont le non-dit de cette puissance de facture et de trait, de cette sensation d'écorché vif, de mains squelettiques, de serres et de becs prédateurs, bref de cette tension qui unit homme et animaux en un imbroglio invraisemblable. Nul doute que Velickovic, fils de médecin, se familiarisa avec les anatomies et autres planches instructives de nos os et viscères…

La capacité de rendre la fuite, la chute et le vertige, d'unir homes et bêtes en un imbroglio invraisemblable, reste saisissante et renvoie à sa première formation d'architecte. Et le fait que Velickovic ne travaille pas sans photographies ni reproductions le rapproche encore de Bacon.

Jadis, la dramaturgie typée du peintre se fit parfois un peu lourde, un peu démonstrative. Ce n'est pas le cas de ces œuvres sur papier, techniques mixtes, où la souffrance se fait moins théâtrale (sauf dans la grande Crucifixion) où le trait de génie reste cette opposition symbolique et spatiale entre le rouge et le noir.

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