La magie de Van Caeckenbergh
DOMINIQUE LEGRAND
jeudi 02 février 2012, 10:47
Patrick Van Caeckenbergh met des souris dans une boîte à cigares ou traîne un nautile dans son village quand il ne dessine pas un arbre. Cette première rétrospective met en scène l'univers de ce turbulent encyclopédiste, héritier des dadaïstes et de Marcel Duchamp. Entrez, entrez, Mesdames et Messieurs, dans ce magnifique théâtre de la mémoire.
Autoportrait spirituel, limpressionnante et minutieuse série de « Dessins de vieux arbres » (2010-2011) constitue autant dimaginaires redessinés au crayon par lartiste © peter cox
Il y a un nombre incalculable de petites choses de la vie, comme cette boîte de crayons de couleur qui fait office de tombe soutenue par quatre nains de jardin ou un cheval composé d'une table et de bocaux de légumes. Des boîtes à cigares s'érigent en maison ou en dos de livres dans l'atelier de Patrick Van Caeckenbergh, fabuleux espace reconstitué au centre de l'exposition La ruine fructueuse, au Musée M. C'est là que l'artiste né à Alost en 1960 compose son grand inventaire du monde, un « atlas des idéations » dans lequel il censure toute sexualité.
Son univers
La ruine fructueuse
Objets de récupération, fragments d'anciens livres imagés : ce sont les « ruines » dont se sert Patrick le bricoleur pour illustrer son monde conceptuel. Analytique, il fait aussi fonction d'anthropologue quand il classifie ses états d'« animal social ». Sa collection de peaux et ses systèmes réorganisent un monde en perpétuelle régénération. La métaphore du système digestif envahit une uvre thérapeutique où tout savoir est avalé de manière compulsive puis condensé comme un cube de bouillon.
À l'image du Grand Tour effectué aux XVIIIe et XIXe siècles par les riches Européens pour parfaire leur culture au gré des ruines romaines ou de l'arc alpin, cette rétrospective a tout d'un manège enchanté. On y découvre les mutations génétiques de nos connaissances, la déstabilisation de nos références, le théâtre de l'humain trop humain. Île aux trésors ou tactique de survie ?
Cet homme en perpétuel état de distillation est un merveilleux encyclopédiste habité d'un réseau sophistiqué. Tenancier d'un cabinet de curiosités, il emprunte au grand monde des images, rassemble des objets hétéroclites qui, un jour ou l'autre, rejoindront une idée : Fosse sceptique, Dieux suppliants, Nautile sur roues ou Berceau surréaliste
La première phase de son uvre correspond à ses années d'études gantoises. Il construit une boîte pour y vivre, dans un bâtiment industriel désaffecté. Sa Living Box lui servira même de travail de fin d'études en architecture. En 1984, la période Abracadabra fait entrer l'artiste dans un monde magique. Via des savoirs engrangés à travers des films, des livres, l'histoire de l'art, l'artiste devient anthropologue et il érige des systèmes de classification superbement visuels. À partir de 1991, il prend ses distances vis-à-vis du monde extérieur. L'arbre de vie fait son apparition et les métaphores fourmillent : Château de cartes, Ventriloque, Collection de peaux, dressent un panorama fait de floraisons et de putréfactions.
La période actuelle correspond au déménagement de l'artiste dans le village de Sint-Kornelis-Horebeke. Un calme s'impose dans les Ardennes flamandes. Il met son art au service des villageois, compose un dais pour une procession, engage le dialogue avec les visiteurs autour d'une soupe qu'il a préparée Et tous ces petits gestes de la vie, ce sont aussi des uvres monumentales présentées au Musée M.
Éloge de la lenteur
Bonheur tranquille. La dernière salle se compose d'une forêt d'arbres. Ce sont les uvres récentes de Patrick Van Caeckenbergh, des merveilles de précision du trait. Un dessin d'après photographie ? « Au départ, je prends une photo, puis je la débarrasse de tous les éléments perturbateurs, murs, voitures, etc., explique l'artiste dont la maison donne sur un vieux jardin de cloître cerné d'arbres très anciens. Censurer l'environnement, c'est la moitié du travail. Je colle un calque sur la silhouette et j'improvise. Cela a l'air hyperréaliste mais c'est tout le contraire. À la mine 01, avec un petit crayon en tournant, je rajoute plein de détails. Et cela me prend des semaines. » Un nouveau vertige inachevé.
Musée M, 28 Vanderkeelenstraat, Leuven, jusqu'au 22 avril. Catalogue 55 euros. www.mleuven.be
















