Le journal visuel d'Ai Wei Wei

JEAN-MARIE WYNANTS

jeudi 23 février 2012, 14:30

Artiste pluridisciplinaire, Ai Wei Wei est l'un des plus ardents défenseurs de la liberté d'expression en Chine. A Paris, il expose un ensemble de photographies depuis ses années new-yorkaises jusqu'à aujourd'hui. Un formidable parcours où tout s'avère intimement lié.

Le journal visuel d'Ai Wei Wei

« Laisser tomber une urne de la dynastie des Han », 1975 : témoignage photographique d’une performance dans laquelle l’artiste interroge la valeur de l’art et de l’histoire © Ai Wei Wei

PARIS

Parcours

Un homme libre

Né en 1957, Ai Wei Wei est le fils d'un célèbre poète chinois, envoyé en camp de rééducation sous Mao. Très tôt, il rejette le réalisme socialiste et défend l'idée d'expérimentation et d'individualité. Après dix années à New York, il revient en Chine en 1993 et développe un travail multiforme (sculpture, architecture, photo, performance…) interrogeant l'art et la société. Co-commissaire avec Luc Tuymans de la principale exposition d'Europalia Chine en 2009, il est au même moment harcelé par certaines autorités de son pays pour ses prises de position. Il n'a cessé depuis de se rebeller contre le manque de liberté, utilisant toutes les ressources des réseaux sociaux, et payant ses prises de position de plusieurs mois d'emprisonnement et d'une interdiction de sortir du territoire toujours en vigueur à l'heure actuelle.

DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL

A la première heure du premier jour de l'exposition consacrée à Ai Wei Wei, une petite file se forme à l'entrée du Jeu de Paume. À l'intérieur, c'est déjà la foule. « On parle beaucoup de lui, je voulais savoir ce qu'il faisait », nous explique une dame venue de Lille. « On n'a jamais vu ses œuvres mais on a suivi son blog régulièrement », s'enthousiasme un jeune couple tapotant sur un iPad tout au long de l'expo. « Il a compris le monde actuel et toutes les possibilités du web bien mieux que la plupart des artistes occidentaux. »

Pour ceux-là comme pour la plupart des autres visiteurs, la manière dont l'artiste fait front, face aux embûches semées sur sa route par les autorités de son pays, compte autant que son travail artistique. Il est vrai que chez Ai Wei Wei, sculpteur, photographe, blogueur, activiste politique, artiste conceptuel, les deux choses sont intimement liées.

L'exposition parisienne ne présente que des photographies mais celles-ci permettent de se faire une idée assez complète de son parcours. Une première section, en noir et blanc, propose une sélection parmi les milliers d'images qu'il réalisa dans les années 80, alors qu'il vivait à New York. Communauté d'artistes chinois exilés, rencontres avec Allen Ginsberg et d'autres figures de la scène new-yorkaise, concerts rock, manifs et déjà de multiples autoportraits.

C'est ensuite le retour en Chine en 1993, suite à la maladie de son père. Les images sont du même type. Noir et blanc, petits formats, consacrées au monde qui l'entoure : sa mère, ses potes, d'autres artistes comme Zhan Huan ou Rong Rong… Et puis les premières images de ses assemblages de tabourets, de tables…

En changeant de salle, on change de genre et d'échelle. Nous voici dans les années 2000 avec de grandes photos couleur collées sur les murs. Cette fois, Ai Wei Wei photographie les « paysages provisoires », ces innombrables lieux en mutation où la Chine traditionnelle des ruelles, des maisonnettes et de la vie en communauté, disparaît sous les bulldozers pour laisser la place à la construction de tours, de cité, d'hôtels… Ai Wei Wei ne joue pas la carte de la nostalgie. Il montre le moment présent avec ses chantiers immenses et déserts où destruction et construction sont intimement liées. Il y ajoute des vidéos montrant une circulation automobile incessante dans un monde déshumanisé.

Un peu plus loin, deux autres séries viennent compléter le tableau. D'une part, les portraits des 1.001 Chinois qu'il emmena à la Documenta de Kassel en 2007 et pour lesquels ce voyage était comme un conte de fées. Avec son lot d'espoir et d'appréhension. D'autre part, la série « Etudes de perspectives » où il photographie des lieux connus (la place Tiananmen, la tour Eiffel, le Colisée, Saint-Marc à Venise…) avec au premier plan son bras gauche tendu, le majeur dressé en un formidable doigt d'honneur, remettant effectivement les choses en perspective.

Blog photographique, projeté sur des écrans multiples, destruction en une nuit, par les autorités chinoises, de son studio de Shanghai, images prises avec un téléphone portable… tout s'enchaîne avec une formidable cohérence, entre geste artistique, prise de position politique et utilisation magistrale des réseaux de communication (blog, tweets, etc.).

Sans oublier un regard d'une acuité formidable sur des événements aussi dramatiques que le tremblement de terre du Sichuan en 2008 pour lequel l'artiste a utilisé sa photographie et sa notoriété afin d'obtenir justice pour les milliers d'enfants morts dans des écoles construites en dépit du bon sens. Ce qui lui a valu une renommée de plus en plus grande et le début d'une série d'interpellations, matraquages et autres arrestations.

À première vue légère, cette expo se transforme ainsi au fil des salles en un portrait passionnant d'un artiste, d'une œuvre, d'un pays et d'une lutte, au quotidien, pour la liberté d'expression.

Jusqu'au 29 avril au Jeu de Paume,

1 place de la Concorde, Paris.

Infos : www.jeudepaume.org.

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