Les rôles de gay sourient souvent aux nominés des Oscars. Tom Hanks (Philadelphia), Philip Seymour-Hoffman (Capote), Sean Penn (Milk). Et il n'y aurait rien d'anormal à voir Colin Firth plébiscité, le 7 mars prochain, pour son rôle d'enseignant homosexuel dans le premier film du couturier Tom Ford, A single man.
Qui est tom Ford ?
En 2004, Tom Ford claque la porte de la maison Yves Saint Laurent en disant que de toute façon, son but dans la vie maintenant, c'est de faire un film. Première chose à retenir au sujet du couturier texan : il tient ses promesses. La seconde, c'est qu'à 48 ans, ce gars-là a toujours dans le sang l'insubordination d'un ado fuyant le pensionnat. Pièces à conviction : son parfum Cuir de Toscane sentirait la cocaïne ; ses pubs ont tendance à se faire censurer partout (pour des lunettes : un doigt d'homme qui pénètre des lèvres de femme, oui, ça choque). C'est que Tom Ford est un mec logique : le porno chic, c'est lui qui l'invente il y a 15 ans, alors qu'il est en train de ressusciter l'illustre et déliquescente maison Gucci. Pas étonnant, du coup, qu'il zoome, dans la bande-annonce de son film sur des bouches laquées, des cils peignés, une mèche de cheveux tombant, lourde, sur l'il de Julianne Moore. Filmant un héros qui cherche la mort, cet homme-là, ce qu'il a dans le viseur, lui, c'est la pulpe, le jus, la vie.
Tiré à quatre épingles, dans une uvre à l'esthétisme digne du célèbre In the mood for love (Wong Kar-wai), l'acteur y tient assurément le rôle de sa vie. Celui d'un homme, George, brisé par la mort subite de son amant, et bientôt confronté au deuil et à la tentation obsessionnelle du suicide, mais dans le même temps rattrapé par des sursauts de d'espoir, dès qu'il est confronté à des visions de beauté. Ces petits instants d'éternité le ramènent à la vie. George pourrait être un cousin du compositeur Gustav von Aschenbach, alias Dirk Bogarde, dans l'éminemment romantique Mort à Venise, de Visconti.
Hasard de la vie : c'est à Venise, sur la plage du Lido, où le viscontien Gustav contemplait la beauté du jeune Tadzio, que nous rencontrons Colin Firth, qui sera deux jours plus tard auréolé du prix du meilleur acteur à la Mostra vénitienne. Et qui, dimanche soir, a doublé la mise en recevant le prix d'interprétation aux Bafta (les Oscars britanniques).
L'homme, on l'a dit, pourrait récidiver lors de la prochaine cérémonie des Oscars, même si Jeff Bridges (Crazy heart) ou Morgan Freeman (Invictus) partagent avec Firth les faveurs des pronostics.
Dans A single man, adapté du roman de Christopher Isherwood, l'acteur laisse entrevoir derrière un corset oxfordien des geysers de larmes. Et une émotion proprement vibrante. Adepte du suicide, comme possibilité de fugue absolue, George nous rappelle les fantasmes littéraires de Jacques Rigaut, portés en littérature par la plume de Drieu La Rochelle et en cinéma par l'il de Louis Malle (Le feu follet).
À mi-chemin entre le désespoir dandy de Rigaut et la quête romantique de beauté de von Aschenbach, George est un albatros d'un autre temps, bouleversé quand il entend un jeune homme lui déclarer que « parfois, les choses horribles ont leur beauté à elles ».
Son rêve : réussir son suicide, à la façon d'une uvre d'art. Fermer la porte, tirer sa révérence, ne plus jamais revenir. Problème : si son romantisme le pousse à commettre l'irréparable, son souci du dandysme l'en retient. Car, eh oui, à quoi ressembleront son corps et son visage soignés lorsqu'il aura décidé de les mutiler ?
Vu par Tom Ford, et emballé par la ligne sobre de Colin Firth, le suicide a les atours de la coquetterie. C'est une révérence de l'âme, autant qu'une douce délivrance ou qu'un voyage en première classe. Avouons-le : dans ce rôle-là, Firth nous éblouit autant qu'il nous surprend. C'est que ce solide comédien, presque quinquagénaire, biberonné sur les planches aux drames shakespeariens et admirateur inconditionnel de Jane Austen, nous avait jusqu'à aujourd'hui habitués sur grand écran à des interventions talentueuses, inspirées, auxquelles il ne manquait en somme que le supplément d'âme des plus grands acteurs de sa génération.
Face à la composition vénéneuse de John Malkovich (Les liaisons dangereuses, de Stephen Frears), qui incarne la même année que lui le personnage du vicomte de Valmont, tiré de l'uvre de Choderlos de Laclos, Firth ne fait pas le poids. Le Valmont de Milos Forman est une demi-déception. Entre autres parce que le visage classique et austère de Firth inspire peu la verve des libertins.
Shakespeare in love (John Madden) et Le patient anglais (Anthony Minghella) imposent ensuite son visage de mari sérieux et un peu guindé. Une image qui tourne vite au ridicule quand Firth, amoureux raide et éconduit de Renée Zellweger, enfile dans Le Journal de Bridget Jones un pull sombre frappé d'une tête de grand cerf, tandis que Hugh Grant papillonne et butine en salaud magnifique.
Avec La jeune fille à la perle, puis Genova, Peter Webber et Michael Winterbottom le libèrent de ces emplois devenus avec le temps trop prévisibles, en lui offrant le premier rôle dans des films plus personnels et indépendants. A single man est le film de sa consécration. Après lui, rien ne sera pour Colin Firth plus tout à fait comme avant.