Arditi veut jouer pour Lafosse
BRADFER,FABIENNE
vendredi 05 mars 2010, 09:13
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Entretien Pierre Arditi va tourner dans le prochain Resnais et est prêt à défendre un des personnages du film de Joachim Lafosse, inspiré de l'affaire Lhermitte. 45 ans de carrière et toujours le même moteur : le désir. En ce moment, il est à l'affiche d'une comédie générationnelle survoltée et sur les planches dans un Marivaux. Exigeant, vigilant, il est sauvé par son narcissisme et renaît au monde à chaque entrée en scène.
: Le Soir/René Breny
Pierre Arditi est une attraction masculine ambulante. Sauf pour lui-même. Il se regarde rarement au cinéma parce que c'est souffrance et le théâtre lui convient très bien puisqu'il est éphémère. Arditi s'aime bien mais se passe peu de choses. Ce qui le sauve : son narcissisme. Il ne veut faire que des choses dignes de lui. C'est une lutte quotidienne. Son exigence envers lui-même est extrême tout comme sa vigilance. Cela n'empêche pas sa hantise d'être mal aimé. En fait, il est obnubilé par être l'homme idéal.
Acteur prolifique, aimé du public, il a à peine quitté la scène avec Sentiments provisoires, de Gérard Aubert, mise en scène par Bernard Murat, que le voici à nouveau sur les planches avec Les fausses confidences, de Marivaux, mis en scène par Didier Bezace, tout en étant à l'affiche au cinéma dans la comédie de Léa Fazer, Ensemble, c'est trop. Car pour Arditi, jouer, jouer et encore jouer n'est jamais trop. C'est sa vie, l'oxygène du sang qui coule dans ses veines. A cette occasion, nous le retrouvons dans un bar discret parisien. L'acteur, qui ne conçoit pas de retraite parce que c'est la mort, est debout depuis six heures du matin. Dans ses projets : le prochain Alain Resnais, soit une neuvième collaboration, et le film de notre compatriote Joachim Lafosse.
L'un de vos prochains projets pourrait être le film de Joachim Lafosse inspiré de l'affaire Lhermitte, quintuple infanticide de Nivelles ?
On m'a donné un scénario à lire. Je l'ai trouvé calibré et j'y ai vu un personnage complexe à jouer. Je suis arrivé à un âge où il est intéressant d'aborder des personnages plus complexes, qui contiennent plusieurs facettes qu'on ne devine pas tout de suite. Le film de Joachim Lafosse, c'est un beau challenge d'acteur.
Que pensez-vous de la menace de plainte en diffamation du Docteur Schaar ?
Je ne suis pas au courant. Vous savez, je vis en France En fait, je ne comprends pas pourquoi ? Il s'agit d'une fiction. Le film de Lafosse n'est pas un reportage. J'ai évoqué le personnage du scénario, rien d'autre. Je ne connais pas le monsieur dont vous parlez. Je ne l'ai jamais rencontré. Je n'ai jamais parlé de lui. En fait, ce ne serait pas la première fois que j'incarnerais un personnage inspiré de faits réels. Ce qui me tente, c'est de travailler avec Joachim. J'ai vu Nue propriété et j'ai trouvé ce film très intéressant. Joachim est un jeune réalisateur qui a un point de vue. Il en existe tant estimables qui font correctement les choses mais pour des trucs que, finalement, on a déjà vus. Joachim a quelque chose d'autre. Il est personnel. Il a un univers. Il a une manière de dire le monde qui m'intéresse. En fait, mon critère est là : travailler avec des gens qui ont un point de vue.
J'ai rencontré Joachim Lafosse. C'est un type très intelligent, intéressant, sensible, sans doute perfectionniste. Cela m'intéresse de me confronter à quelqu'un qui crée de cette manière-là.
Je vous cite : « Il faut jouer en osant montrer ce qu'on a peur de dévoiler dans la vie »
Quand on accepte de jouer un personnage, on devient son avocat. Quel qu'il soit ! Il m'est arrivé de jouer des rôles terribles tel Estherazy dans L'affaire Dreyfus, d'Yves Boisset. Je n'avais aucune sympathie personnelle. Mais quand je l'ai joué, je l'ai défendu bec et ongles. Sinon, on trahit. Comme acteur, je peux accepter un personnage que je ne fréquenterais pas dans l'existence si le film dénonce. On ne joue pas un personnage en le jugeant. On joue un rôle en incarnant le mieux possible. Si le film de Lafosse se tourne et que je joue ce personnage de fiction, je le défendrai bec et ongles ! Après, les autres porteront un jugement là-dessus, pas moi.
Vous vous sentez une certaine responsabilité dans vos choix ?
Forcément. Il a des choses auxquelles je ne participerais pas. Comme ces émissions de télé-réalité par exemple. J'ai plutôt envie de les combattre car on est en train de décerveler les peuples !
Vous enchaînez les projets avec un enthousiasme indéfectible. Quel en est le secret ?
C'est mon désir, voilà mon moteur. Je ne fais que ce que j'aime. C'est ma vie. Quelque soit le personnage qu'on incarne, quand on fouille à l'intérieur de soi-même, il y a toujours un moment où l'on s'aperçoit qu'il y a un cousinage. Il y a plein de choses qui dorment en moi. Et je suis payé pour aller les changer, les extravertir. J'ai choisi de vivre comme ça. Et comme j'ai la chance de vivre avec quelqu'un qui fait le métier que moi, elle comprend parfaitement. C'est sûrement aussi une manière de se donner l'illusion de vivre plus longtemps. Souvent, je fais deux ou trois choses en même temps. Je vis plusieurs vies dans la même journée, j'ai ainsi l'impression d'être infatigable, ce qui est faux. Je suis un homme fatigable comme tout le monde.
Si on dit : « Cela fait 45 ans que vous faites ce métier », dans quel état cela vous met-il ?
Cela me donne une satisfaction car si j'ai tenu si longtemps, c'est que j'ai atteint quelque chose que les gens reconnaissent en moi. Je gne suis pas un imposteur. La carrière d'un acteur se fait sur une vie , pas en dix minutes à la télé.
45 ans de métier, cela me plante aussi dans un grand désarroi car je me dis que j'ai déjà vécu les deux tiers. C'est peut-être pour ça que j'en fais autant car je sens bien qu'à un moment, tout ça cessera. Le seul moyen de ne pas m'en apercevoir, c'est d'en faire encore plus ! Je ne suis pas boulimique - la boulimie est une maladie et je ne suis pas malade. Je veux simplement ne rien perdre de ce qui me reste à vivre. Je ne suis pas là pour économiser. La vie, ce n'est pas comme la caisse d'épargne. je préfère donc tout dépenser avant de partir.
45 ans de métier mais depuis quand vous sentez-vous vraiment acteur ?
J'ai mis une bonne dizaine d'années. Le problème d'un acteur est de savoir qui il est comme homme. Une fois qu'il sait ça, il peut commencer à se mettre au service de. Avant, il imite, copie, plagie. Le premier matériau d'un acteur, c'est la vie, et en particulier la sienne. Pour pouvoir jouer, il faut avoir vécu. Quand j'ai tourné Mon oncle d'Amérique, en 1979, je n'étais pas fini ! Je ne le suis toujours pas mais j'ai la peau tannée d'un vieux loup de mer. Je me suis déjà pas mal exploré et ça continue.
Avez-vous fait du ciné alimentaire ?
Jamais. J'ai eu la chance et la volonté de ne pas céder à ça. Ce n'est pas toujours facile. Quand j'accepte des choses, c'est que j'y trouve un intérêt. Comme tout le monde, il m'est arrivé de me tromper. J'ai croisé des réalisateurs qui m'ont emmené dans des zones s'avérant sans intérêt.
Comme acteur, vous dévoilez-vous en toute circonstance ?
Si les gens savaient à quel point je suis nu quand je joue, ils n'oseraient plus bouger un cil ou me regarder dans les yeux. C'est très infréquentable un acteur quand ça fait vraiment son boulot ! On remue des trucs pas toujours reluisants. En même temps, c'est un plaisir sans nom de fouiller dans nos propres marécages pour les mettre au service d'un autre. Tout est fonction de l'exigence du metteur en scène. Quand tout va bien, mon point de vue peut nourrir celui du réalisateur. Sinon j'essaie de sauver ma peau. Et ce n'est jamais bien. Je préfère que le réalisateur arrive avec un matériau personnel qu'il m'inocule.
Comme Alain Resnais ?
Evidemment. Il y en a d'autres : Claude Berri, Pascal Thomas, Claude Lelouch, Léa Fazer... Mais avec Resnais, je trouve la quintessence de ce qu'un metteur en scène peut proposer pour magnifier un acteur et une histoire. C'est une amitié profonde, trente ans de collaboration. On n'est pas séparable ! Donc, ça m'a fait bizarre de ne pas être des Herbes folles, son dernier film. En le voyant, j'ai compris. J'ai une filmographie très confortable mais Resnais en est le diamant. Mon père de cinéma, c'est lui ! C'est le cinéaste qui m'intriguait le plus avant d'être acteur car je trouvais que son cinéma ne ressemblait à aucun autre.
Le regard sur vous vous importe ?
Absolument. Le regard de mes pairs, surtout quand ils sont plus jeunes. Savoir que je représente quelque chose pour certains d'entre eux me touche. J'aime ce respect, cette estime, le fait d'être par moment un point de repères. Ça rajeunit ! Car ça veut dire que ce qu'on a fait a un sens. Il y a aussi le regard du public. Souvent, au théâtre, les gens viennent pour me voir. Mon devoir est de ne pas décevoir.
