La Serbie du fric et du sexe secoue le Bifff
DIDIER STIERS
lundi 19 avril 2010, 09:33
La violence des images de « A serbian film » a divisé le public du Bifff, le Festival du fantastique, qui se termine demain. Pour le réalisateur et le scénariste, que nous avons rencontrés, c'est une catharsis autant qu'un cri artistique désespéré.
Jusque-là, Milos est toujours convaincu de tourner dans un porno un peu arty, mais
© DR
On se disait que les coups assénés à Jessica Alba dans The killer inside me provoqueraient un léger malaise chez certains spectateurs du Bifff. C'était oublier qu'à Tour & Taxis, s'appeler Michael Winterbottom et adapter un polar violent de Jim Thompson ne suffisent pas encore pour remuer les tripes du public ! Mais vendredi, A Serbian film, réalisé par Srdjan Spasojevic sur un scénario coécrit avec Aleksandar Radivojevic, a, lui, bien secoué son monde.
Chastement présenté par l'officiel Film Center Serbia somme un « thriller érotique », il s'agit en réalité d'un « torture porn » à ce point sauvage que les organisateurs du festival ont averti les âmes sensibles. Une première ! Qu'on comprend, une fois visionnées les images de cette sordide odyssée. A Serbian film met en scène un Rocco Siffredi des Balkans, retiré des affaires puis convaincu d'y revenir, le temps d'une uvre dont il ne peut rien savoir, si ce n'est le montant du chèque, énorme. Ça tombe bien : marié et père d'un gamin, il a du mal à boucler ses fins de mois. A partir de là, le spectateur se retrouve au cur d'un maelström de sang, de meurtres, de tortures, de viols, de suicides et d'activités sexuelles. Pédophilie incluse.
Gratuitement choquante, cette autoproduction ? « C'est une métaphore de notre histoire récente », glisse Srdjan Spasojevic, 34 ans, sorti de l'Académie des Arts de Belgrade en 2001. Son camarade enchaîne : « Nous avons vécu dans la frustration de ne pouvoir nous exprimer comme nous l'entendions, dans notre propre pays, de ne pouvoir y faire les films que nous voulions. Ces 15 dernières années, nous avons été tenus en otages. »
Aleksandar et Srdjan parlent de colère et de frustration, alimentant une énergie créatrice presque oubliée. « Elle a donné naissance à un film qui ressemble au cinéma que nous aimons : les films américains des années 70. » Les Etats-Unis ont eu leurs uvres post-Vietnam. Les Serbes ont désormais un film post-guerre des Balkans. Féroce, désespéré, sur fond de mort et de pornographie. « Dans notre pays, commente le scénariste, pour avoir de quoi vivre normalement, surtout quand vous êtes artiste, il faut se compromettre, vendre son cul. Nous avons ce sentiment d'être comme des acteurs de porno exploités de la pire manière qui soit. »
Exploitation, manipulation, soumission
Au verso d'un monde où tout est joli, de l'autre côté du miroir, existe une réalité bien plus sordide. « Notre métaphore se cristallise dans cette scène où le héros est drogué et violé par ce soldat. Il est tellement inconscient qu'il ne se rend pas compte de ce qui lui arrive. Nous baignons à ce point dans cette hypocrisie que nous y sommes habitués, que nous ne nous apercevons même plus d'être constamment violés. »
Vu comme ça, A Serbian film peut parler à d'autres publics que celui de Belgrade. « Regardez comment les Américains ont vécu avec un président dont ils ne voulaient pas
Comment lui-même a été manipulé par des gens de l'ombre
Nous avons présenté le film au festival South by Southwest : le public a été choqué, mais il l'a compris, de manière presque inconsciente. » On imagine qu'il en a été de même pour le prince Laurent, habitué du Bifff : « Il a assisté à la projection puis est venu nous dire à quel point il avait été remué. C'est incroyable, quand on se dit qu'aucune institution serbe n'a voulu se soucier de nous ! » Aleksandar ajoute en riant : « Peut-être votre ministre de la Culture peut-il écrire au nôtre ? »