Ce sont plus de 70 ans de cinéma qui viennent à nous, ce samedi dans la douceur matinale d'un hôtel bruxellois. Micheline Presle, bientôt 88 ans, rend visite au Festival européen de Bruxelles, où le film de Frédéric Sojcher, Hitler à Hollywood, la met à l'honneur. Elle arrive coquette, et nous émeut d'emblée. Elle traque un peu, elle ne le cache pas, mais en apercevant un bébé qui assistera à l'entretien, elle confesse son soulagement. « Je suis très contente que tu sois là, fait-elle à la bambine, ça va m'aider. »
Durant la petite heure passée ensemble, les mots se bousculent. Les souvenirs aussi, ranimés à l'emporte-pièce, avec une fraîcheur étonnante, qui exhument quelques grandes figures du passé, de Fritz Lang à Jean Gabin ou Gérard Philipe.
Dans « Hitler à Hollywood », présenté ce week-end au Festival de Bruxelles, des archives nous rappellent qu'en 1947, vous étiez déjà présente au Festival de Bruxelles, pour la présentation du « Diable au corps ». C'est un souvenir marquant ?
Il y avait un monde fou. Lors de l'avant-première, nous étions dans une loge, avec Claude Autant-Lara et les auteurs du film. L'ambassadeur de France était assis dans la loge d'à côté. Et il y a eu un scandale. A un moment de la projection, sans doute une scène du lit, il s'est levé et a dit « C'est scandaleux, c'est une honte ! », et il est sorti en claquant la porte. Dans mes souvenirs, ça a fait un incident diplomatique important.
Le film avait une telle odeur de soufre ?
Absolument, cela a soulevé des polémiques incroyables. Et ce qui a été extraordinaire, c'est que l'un des plus grands défenseurs du film a été le révérend père Blumberger, qui était un personnage important de l'Eglise. Alors que l'humoriste Noël Noël avait par contre attaqué durement l'histoire de cette femme amoureuse.
Ces controverses vous fragilisaient ?
Pas du tout. Mais je bénéficiais à l'époque de conditions formidables. J'avais reçu un jour l'appel d'un monsieur qui était producteur à Transcontinental, Paul Graetz, et qui m'avait vu dans Boule de suif. Il m'a fait signer un contrat pour une série de films, et j'avais le choix du metteur en scène, du sujet, de l'opérateur et du partenaire. On a cherché un sujet pendant un bon moment. Un jour, alors que j'étudiais mon anglais à Londres pendant un mois, avec l'idée de partir jouer en Amérique, on me demande ce que je pense du Diable au corps. Or, j'avais lu Le diable au corps, de Radiguet, que m'avait offert Jean Cocteau des années auparavant. De sorte que lorsqu'on me le propose comme sujet de film, ma première réaction c'est que c'était intouchable. Mais un jour, alors que je jouais à Bruxelles au théâtre des Galeries une pièce d'André Roussin, les auteurs viennent me voir à l'hôtel Métropole et me font lire un scénario de 70 pages. Et, comment dire
j'étais en larmes.
Vous vous lancez donc sur ce film
en faisant engager le jeune Gérard Philipe !
Oui, je l'avais vu à ses tout débuts sur scène. C'était dans la deuxième pièce d'André Roussin, Une grande fille toute simple, avec Madeleine Robinson. Il habitait encore avec sa mère à Cannes, et c'est là que je l'ai vu. En sortant de la pièce, je l'avais trouvé extraordinaire. De sorte que quand il a été question du Diable au corps, et bien qu'il ne fût pas encore connu, je savais que je ne pourrais faire le film qu'avec Gérard Philipe. Les auteurs avaient pensé à deux autres comédiens dont Serge Reggiani. Moi, je suis une intuitive. Mon instinct était sûr. J'ai dit que je ne ferais le film qu'avec Gérard Philipe. Tout est parti de là.
Etait-ce possible, pour les comédiennes de l'époque, de ne pas tomber amoureuse de Gérard Philippe ?
J'ai eu un sentiment amoureux, pendant le film. C'était inévitable
et peut-être presque indispensable.
Trois ans avant « Le diable au corps », vous tournez à 22 ans « Falbalas », pour Jean Becker, en pleine Occupation. Comment cela fut-il possible, au cur de la guerre ?
C'était en tout cas très pénible pour moi. Parce qu'on tournait la nuit, et que la nuit moi il fallait que je dorme. Je pleurais de fatigue. Le tournage s'est fait vers le début de la débâcle des Allemands. Il y avait des restrictions d'électricité pour les Français. Je me souviens d'un gros plan sur moi. J'avais les paupières assez larges à cette époque. J'étais sous un grand chapeau, les yeux grands ouverts, et Becker lâche à la fin de la scène « coupez ! »
et à la seconde même, mes paupières ont fait clac, comme des volets qui se ferment.
Jean-Paul Gaultier affirme que Falbalas est son film culte !
Un jour, je le vois s'avancer vers moi. Il me dit « je m'appelle Gaultier, et je voulais vous dire que c'est à cause de vous et de Falbalas que j'ai fait ce métier. » Il vivait avec sa grand-mère, qui un jour l'avait emmené voir Falbalas. Et voilà
Pourquoi, au moment où vous avez le contrôle absolu, partez-vous pour Hollywood, à la fin des années 40 ?
Ça faisait partie de ce que nous préparions, avec Graetz, qui m'a fait rencontrer Max Ophüls et avec qui je devais faire Lettre à une inconnue. Mais il y a alors ce nud dans ma carrière, cette cassure dans ma vie privée et professionnelle, et c'est ma rencontre en Amérique avec Will Marshall (NDLR : réalisateur, qui deviendra le mari de Micheline Presle, après avoir épousé Michèle Morgan et avant de prendre en troisièmes noces Ginger Rogers). Sans entrer dans les détails, il a fait le vide autour de moi. Alors que j'avais à l'époque des projets forts, comme Les liaisons dangereuses ou Madame Bovary, avec Jean Aurenche ou Claude Autant-Lara. Juste avant de partir aux Etats-Unis, j'avais aussi le projet de m'attaquer à Stendhal et Le rouge et le noir. Marlon Brando était à Paris à cette époque, et Graetz a organisé autour de l'idée du Rouge et le noir un dîner à trois, chez lui. Brando dans le rôle de Julien Sorel, ça aurait été quelque chose. Et moi j'aurais joué mademoiselle de la Môle.
C'est durant votre exil que vous tournez pour Fritz Lang, « Guerillas » ?
Oui. C'est peut-être le seul film de commande de Fritz Lang, celui-ci sur le retour de Mac Arthur aux Philippines. J'y avais une love-story avec Tyrone Power. Fritz Lang n'était pas heureux du tout sur ce film, et l'équipe ne l'aimait pas. Un jour, nous sommes partis à deux, seuls, sur une petite barque. On a bavardé, évoqué notre Vieux Continent.
Vous retrouvez la France quatre ans plus tard. Comment se passe le retour ?
Ça a été le désert absolu ! C'était même extraordinaire, parce que quand je suis partie, je tenais les choses et je pouvais faire ce que je voulais. Et en plus, j'avais cette sorte de feeling, dans la vie, où l'on sait ce que l'on peut faire
et où on le fait. Or, là quand je suis revenue, en 1951, je n'existais plus du tout. En réalité, je n'avais rien fait d'intéressant aux Etats-Unis, à la Fox, et le film que je devais faire, je ne l'ai finalement pas fait, parce que j'étais enceinte de cinq mois de Tonie (la cinéaste Tonie Marshall, auteur de Vénus beauté). C'était le film de Joseph Mankiewicz, L'affaire Cicéron, avec James Mason (NDLR : c'est Danielle Darrieux qui reprendra le rôle) Moi qui avais tout, à commencer par un pouvoir formidable, au sens beau du terme, je n'avais plus rien. Comme si je n'avais jamais existé. Un peu comme une séparation avec un homme. C'est terminé, on n'existe plus.
La France vous boudait ?
Plus que bouder. Elle m'ignorait ! J'ai quand même fait un film dans cette période du retour : La dame aux camélias, qui m'avait été proposé avant mon départ pour l'Amérique par un homme qui dirigeait l'opéra de Paris. Je ne voulais pas le faire, parce qu'il y avait déjà eu un très beau film, avec Garbo, Camille. Mais on a fini par le faire.
En 1960, vous croisez la route de Jean Gabin sur « Le baron de l'écluse », de Jean Delannoy. C'était symboliquement fort, non, cette réunion des deux stars black-listées ?
Gabin, juste avant mon départ pour l'Amérique, je me souviens que je le voulais absolument sur le film Les jeux sont faits, sur un scénario de Sartre. Mais les producteurs s'y sont fermement opposés. J'avais été jusqu'à proposer de laisser tomber mon cachet pour prendre Gabin. Ils n'ont jamais rien voulu entendre. Black-listés, c'est le mot. Mais Gabin, c'est reparti avec Touchez pas au grisbi, de Jean Becker. Tandis que moi non. Le Baron de l'écluse fut un flop. Moi, je trouve que c'est l'un des films les plus intéressants de Delannoy.
Aujourd'hui, Frédéric Sojcher vous rend hommage dans « Hitler à Hollywood ». Cela compte, aujourd'hui, les hommages ?
Plus que cela, ce que j'aime, c'est la relation de plaisir, d'affection, parfois de connivence, qui s'est construite avec les gens. C'est parfois peu de chose, un petit signe de la tête dans la rue. Mais c'est beaucoup.