Pour un peu, on ironiserait en disant que Christopher Nolan est en train de vivre un rêve éveillé. Voilà que le réalisateur (également producteur et scénariste) britannique voit enfin le film qu'il « portait » depuis plus de dix ans arriver sur les grands écrans. Et son bébé semble bien parti pour effectuer un carton.
Inception
Dans le futur, les cambrioleurs de haut vol seront capables de s'introduire dans nos rêves pour y dérober de précieuses informations
Dom Cobb, alias l'Extracteur (Leonardo DiCaprio), est le plus doué d'entre eux. L'homme prendrait bien sa retraite : ce métier a fait de lui un paria privé de ses gosses. Mais on lui confie une ultime mission. Et il s'agira cette fois d'amener une idée dans le subconscient du client, au lieu d'en chiper.
Nolan joue au scénariste funambule
et avec les nerfs du spectateur. Qui ne manquera pas d'être pris de vertige. Surtout au moment où il se souviendra que telle ou telle scène est en fait
une création du personnage qui rêve de lui en train de rêver de lui en train de rêver. Vous suivez ? C'est comme les poupées russes : il y en a toujours une autre à l'intérieur ! Ou comme un reflet infini dans un miroir. Mais si Nolan sollicite l'imagination, il l'aide aussi à coups d'images fortes et d'effets saisissants. A côté de ses paysages qui se replient, les éboulements conçus par Emmerich & Co pour 2012, font un aimable dessin animé. Avec ses décors, son tournage (effectué aux quatre coins du globe) et sa star pour incarner le héros, Inception a tout du blockbuster. Mais un blockbuster intelligent. Et qui distille sa touche humoristique. Dans le scénario même, grâce au passage jamesbondesque avec la base ennemie dans la neige et la poursuite à skis. Et dans les dialogues : « You got to dream bigger, baby », dit ainsi l'un des hommes de Cobb, armé d'un lance-grenades, à un autre
équipé d'un petit fusil à pompe. Très fun, tout ça.
Aux Etats-Unis, Inception a engrangé, le jour de sa sortie vendredi dernier, pas moins de 21 millions de dollars. A cette allure, il devrait avoir atteint le triple au sortir du week-end. Et se retrouver loin devant les autres grosses productions du moment (The sorcerer's apprentice chez Disney, Despicable me chez Universal
).
On ne sait pas encore ce que ce thriller aux parfums de science-fiction et porté par de fabuleux effets spéciaux fera chez nous. Mais quand on a le vent en poupe
Et si, par-dessus le marché, on mène une opération promo d'envergure, ça ne peut qu'attirer l'attention. Il y a deux semaines, le réalisateur et ses acteurs principaux, Leonardo DiCaprio inclus, s'arrêtaient à Londres, le temps d'une rencontre avec la presse européenne. « J'ai toujours voulu traiter des rêves dans un film, précise d'entrée Christopher Nolan. En parler au travers d'un angle technologique, évoquer les utilisations et les abus d'une technologie qui permettrait de les manipuler. » C'est bien le point de départ d'Inception, lequel reprend également des ingrédients classiques : comme dans la série des Ocean's, on découvre un groupe de « voleurs » organisant leur prochain coup. Sauf qu'il ne s'agit pas de piller un casino mais les rêves d'un quidam. Comment ? En s'y introduisant, c'est aussi
simple que ça. Inception est également un film d'action, et une histoire d'amour.
De par la complexité de l'histoire, le petit dernier de Nolan peut être qualifié de blockbuster intelligent. Leonardo DiCaprio, à nouveau plongé dans les troubles de la conscience et des réalités alternatives après le Shutter Island de son mentor Scorsese, acquiesce : « Le moins qu'on puisse dire, c'est que le concept est complexe. Ce qui a nécessité quelques lectures et relectures du scénario, mais aussi beaucoup d'interaction avec Chris. Personnellement, comprendre ce qu'il tentait de faire, découvrir ce concept ambitieux qu'il travaillait depuis près de huit ans, ça m'a passionné. Imaginez : un film hollywoodien très distrayant
et existentiel en même temps ! »
Porter à l'écran le subconscient de personnages de fiction ? Pas une mince affaire. Pas plus que les jouer, ou même s'y préparer. « J'ai commencé par lire des bouquins de psychologie, raconte l'acteur. Et d'autres sur l'interprétation des rêves. Mais j'ai vite réalisé qu'on se trouvait ici à une tout autre échelle. Mon personnage vit une sorte de thérapie cathartique, et avec les autres (interprétés notamment par Ken Watanabe, Joseph Gordon-Levitt, Marion Cotillard, Ellen Page, Tom Hardyb et Cillian Murphy), il accomplit un voyage dans les émotions. Essayer de comprendre comment Chris allait faire interagir entre elles quatre couches de subconscient était totalement inutile. Là, je ne lui ai vraiment pas posé de questions
» Nolan s'est fait une réputation en matière de récits complexes, justement. Et la SF se révèle ici un terreau idéal.
L'exploit du secret bien gardé
Ce n'est cependant pas le seul trait caractéristique de la méthode Nolan. L'homme sait aussi cultiver le secret sur son travail. Quand on l'évoque, il ne nie pas, au contraire : « Le problème, quand on met en scène une technologie ou celle qu'elle permet, c'est qu'il faut conserver au concept toute sa fraîcheur. Aujourd'hui, les gens entendent de plus en plus vite parler des choses, il vaut donc mieux, pour surprendre, travailler dans un certain secret. Personnellement, en tant que consommateur de films, je préfère mille fois aller en voir un dont je ne sais rien. Avec mon équipe, à chaque fois que nous commençons à travailler sur un nouveau projet, nous systématisons ce travail de sorte que tout reste, disons, privé
»
Garder le secret sur un tel projet, c'est presque un exploit quand on sait que le récit se déroule sur quasiment tous les continents et que le film a surtout été tourné en décors réels. L'idée principale du réalisateur, c'est un des personnages de son film qui la résume le mieux : « Le rêve devient réel quand on se trouve dedans. » Et c'est ce souci de réalisme qui a constamment animé Nolan. « Nous voulions que ces mondes aient l'air possibles même si ce qui s'y déroule ne l'est pas du tout. » Pour vous donner une idée exacte de ce qu'il entend par là, sachez qu'un train de marchandises déboule soudain dans une rue d'une grande ville américaine
et que cette scène n'a pas été créée sur ordinateur ! La productrice Emma Thomas, présente à Londres également, et Madame Nolan dans la vie de tous les jours, ne peut que confirmer l'exploit : « Tourner un film dans deux pays différents est déjà un gros challenge, alors, le faire dans six
Au fil des années, à chaque fois que nous reparlions de ce projet, nous essayions d'imaginer un film plus modeste. Mais les rêves, c'est l'infini de possibilités, et le film ne pouvait donc pas être fait autrement. »
Si Inception ouvre entrebâille la porte de l'infini, il fait aussi office de métaphore sur l'art du cinéma. Après tout, réaliser un film, n'est-ce pas aussi rêver, parfois longtemps et beaucoup ?