Handicapé ? Trisomique ? Et alors ?

DIDIER STIERS

mercredi 28 juillet 2010, 14:07

Nous l'écrivions il y a un mois : « Yo también » est plus qu'un « Huitième jour » espagnol. Grand prix au festival du film de Bruxelles, il sort aujourd'hui sur nos écrans.

Handicapé ? Trisomique ? Et alors ?

Pablo, l’étonnant acteur titulaire de deux masters qui joue Daniel, sait très bien qu’il joue un personnage Mais il y a sans doute projeté sa solitude, son besoin d’avoir une copine © DR

A 34 ans, Daniel est le premier Européen atteint du syndrome de Down à avoir obtenu un diplôme universitaire. Il entame sa vie professionnelle dans la fonction publique. Collègue de travail et voisine de bureau, Laura passe pour une fille un peu facile, mais lui en tombe réellement amoureux.

Yo también

C'est vrai, les réalisateurs ont plus d'une fois failli glisser dans le film tire-larmes.

Un « je t'aime comme tu es » et un « ça n'arrivera qu'une fois » à propos d'un baiser ou plus si affinités, bien placé dans un dialogue, ça fait souvent vibrer la corde sensible...

Mais, c'est vrai aussi, Pastor et Naharro s'en tirent sans donner dans la complaisance, et pratiquent un humour parfois ravageur.

Ça vous a fait rire, quand on vous a expliqué à l'aide d'une banane comment utiliser un préservatif ? Eh bien, il y a gros à parier que la même explication, revue et corrigée par les deux Espagnols, vous fasse rire à nouveau. Et si certaines scènes mettent un peu plus mal à l'aise (celles au cours de danse, notamment), c'est peut-être aussi parce qu'ils sont à l'opposé de ce qu'on pouvait craindre de leur traitement : ce n'est ni un documentaire ni un film pour voyeurs : Yo también raconte le quotidien de deux personnages qui voudraient juste être considérés comme des gens « normaux ».

Jusqu'où le handicap est-il un obstacle ? Et puis après tout, les gens « normaux » ne sont-ils pas eux aussi un peu handicapés quand il s'agit de laisser parler leurs sentiments ?

S'il n'y en a quasiment eu que pour Celda 211 cette année aux Goyas, deux de ces Césars hispaniques ont échappé au thriller carcéral de Daniel Monzon. La meilleure musique ainsi que la meilleure interprétation féminine, c'est dans Yo también qu'on les trouve, a décrété le jury. Le second trophée va donc à Lola Dueñas pour un film que l'intéressée qualifie de « bizarre ». Et de préciser : « Mais dans le bon sens du terme. C'est un film vrai et courageux. Je pense que les gens qui sont touchés par Yo también le sont par sa vérité. Bien sûr, il y a des gens qui préfèrent rester sans savoir... »

Le film, réalisé par les Espagnols Alvaro Pastor et Antonio Naharro, sort sur nos écrans, précédé de l'Iris d'Or remporté à Bruxelles. « La plupart du temps, commente le second à propos des récompenses en général et des Goyas en particulier, tout ce que des nouveaux réalisateurs comme nous peuvent espérer, c'est le prix des meilleurs nouveaux réalisateurs. Deux Goyas, des prix ailleurs, c'est fantastique... Sinon, eh bien, je n'ai pas encore eu le temps de voir Celda 211, mais je pense qu'il mérite ses récompenses. »

Quant au choix de leur actrice principale, il s'est fait en fonction du mal dont souffre le « héros » de l'histoire. Le syndrome de Down se caractérise en effet notamment par la difficulté qu'ont ceux qui en sont atteints à respecter les règles sociales. « Nous pensions qu'une femme de nature « rebelle » pouvait être le complément idéal de Daniel. Qu'elle pourrait plus aisément faire ressortir toute l'expressivité et toute la spontanéité qu'il porte en lui. Dès que nous en avons parlé avec Lola Dueñas, nous avons été certains qu'elle irait au cœur du rôle. » Moyennant un long travail préparatoire, et un tournage interrompu à plusieurs reprises pour cause de financement incomplet...

« Uno mas uno menos »

C'est à la télévision qu'a en quelque sorte débuté le parcours remarqué de Yo también (Moi aussi, dans la langue de Voltaire). Les deux réalisateurs sont en effet à Séville, devant leur télévision, quand ils découvrent Pablo Pineda, celui qui deviendra « leur » Daniel. « Nous avions tourné un court-métrage, dans la foulée duquel nous voulions nous pencher plus sérieusement sur le handicap mental et le syndrome de Down », détaille Antonio Naharro. Ce court, intitulé Uno mas uno menos, raconte l'entrevue entre une journaliste et Lourdes, une jeune trisomique...

« C'est en quelque sorte ce film-là, et puis les recherches qu'il a impliquées, qui nous ont ouvert la porte de ce monde du « handicap ». Mais c'est un monde où il existe aussi beaucoup de capacités. Après avoir vu Pablo à la télévision (NDLR : où il a pris part à de nombreuses émissions) nous nous sommes mis en contact avec lui. »

Résumé en trois lignes, le scénario de Yo tambièn a tout pour faire un mélo. Un film dont on ressort les yeux humides mais plein de foi en la vie, certain qu'il faut aimer l'autre tel qu'il est. Une histoire avec les ingrédients indispensables, comme le secret de famille et la dispute assortie, les amours impossibles et la mère aimante qui se sacrifie pour ses enfants. Mais trêve d'ironie. « Ça n'a pas été trop difficile d'éviter le mélodrame, assure Naharro. Je sais, de par mon histoire familiale, ce qu'est le handicap, ce que ça signifie comme difficultés mais aussi comme joies. Et si on traite le sujet avec humour, il n'y a pas de raison qu'il tombe dans le mélo. »

L'humour, de fait, est largement présent. Au point qu'on finit par se demander s'il vient de cet étonnant acteur qui interprète Daniel, ou s'il est signé par les deux scénaristes et réalisateurs ? « Nous n'avons rien rajouté. Pablo est comme ça. C'est quelqu'un de vraiment intelligent, qui a deux masters, en plus. Alors bien sûr, ici, il joue un personnage. Un personnage dans lequel il a néanmoins projeté sa solitude, son besoin d'avoir une copine. »

Le bébé qui n'en est plus un

Si Alvaro et Antonio flirtent avec le Kleenex, ils ont aussi pris à bras-le-corps un sujet délicat : la sexualité chez les handicapés. Avec humanité, tout en sourires... « Le sujet de la sexualité dans la famille est déjà compliqué en soi, alors quand on y a en plus la charge de quelqu'un... Les parents ont du mal à imaginer que leur enfant a un jour des besoins sexuels, ils auront plus vite fait de continuer à le considérer comme leur petit enfant. Et ça, ce n'est pas juste un problème propre à l'Espagne... »

elle a dit... Lola Dueñas, actrice à suivre

En 2009 et 2010, elle nous a déposé quelques films importants, la vague espagnole. Agora, Celda 211, Etreintes brisées, et puis là, ce Yo también... Pour Lola Dueñas, c'est l'occasion d'un premier... premier rôle. À ce titre, elle fera date dans un parcours entamé au début des années 90. Et récompensé, déjà, par un prix d'interprétation féminine à Cannes, partagé avec les autres actrices de Volver, et deux Goyas, l'un pour Yo también donc et l'autre pour Mar adentro d'Alejandro Amenabar.

« Un prix, c'est toujours une fête. Avec les amis, et avec la famille. » Deux réponses fusent lorsqu'on lui demande ce qui lui a plu le plus sur ce tournage. « La relation avec Pablo. C'est incroyable. Et le fait qu'il ne soit pas acteur : c'est très bien parce qu'il n'a pas d'ego, et c'est alors très facile de travailler. » Hésitation et grand sourire par contre à propos de ce thème de la sexualité des handicapés mentaux. Hésitation : « C'est difficile, ce genre de relations. Beaucoup pensent encore qu'il y a de l'abus... » Et grand sourire : « Pour d'autres, comme moi, c'est vraiment impossible, parce qu'il y a la question du physique. Et malheureusement, j'aime beaucoup le physique, chez l'homme. C'est comme ça. Malheureusement, hein... »

Lola Dueñas ne s'en cache pas : elle a vraiment adoré Le huitième jour, notamment pour l'incroyable travail des deux acteurs (sic). Et si les comparaisons avec Yo también se mettaient à fleurir ? « J'aimerais que les gens fassent le parallèle. Evidemment, il y a une différence : l'un parle d'amour, l'autre d'amitié. »

L'actrice d'origine barcelonaise tournera à Paris avec Ramon Salazar. Elle était déjà de son hilarant 20 centimetros. Ajoutez-y Almodovar et Amenabar : il y a des réalisateurs qu'elle aime retrouver. « J'ai aussi envie de travailler avec Julio Medem. Et Haneke, c'est un rêve... » D.S.

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