Raoul Peck, un guérisseur en Haïti

NICOLAS CROUSSE

vendredi 27 août 2010, 09:38

Entretien Le réalisateur de « Lumumba » est sur tous les fronts. Son dernier film, « Moloch Tropical », satire du pouvoir haïtien, fera l'objet d'une soirée, le 11 septembre au Palais des Beaux- Arts en sa présence.

Raoul Peck, un guérisseur en Haïti

Une image du film « Moloch tropical » de Raoul Peck © Marie Baronnet-Velvet

L'ancien Ministre de la Culture haïtien travaille sur un documentaire qui parlera des lendemains que son pays vit, depuis le tremblement de terre. Une démarche qui rappelle celle que Spike Lee entreprit, en 2006, pour parler de l'ouragan Katrina (Katrina : A Requiem in four acts.

En janvier passé, vous annonciez au lendemain du tremblement de terre en Haïti que vous vous mettiez au service de l'Etat. Où en êtes-vous ?

C'était un vœu, qui ne s'est pas exaucé de la manière que je voulais. Ce que je fais maintenant, c'est un film sur la reconstruction. En suivant le Premier Ministre, l'équipe Clinton, le représentant des Nations Unies. J'aimerais montrer la complexité de la situation.

Peut-on établir un lien avec le film que vous venez présenter à Bruxelles ?

Le lien, il est dans la question du pouvoir. Le film, qu'on a tourné en 2009, parle du pouvoir, de ses rituels, de ses dérives. C'est un témoignage pour empêcher le retour aux dérives, propres aux quarante dernières années en Haïti.

Le portrait que vous faites du Président est celui d'un homme vivant dans sa tour d'ivoire.

Je voulais montrer le pouvoir contemporain. Au bout de la surenchère, une fois qu'on a enlevé toutes les politesses, il ne reste plus que la vulgarité. Il y a du Berlusconi, du Nixon, d'autres aussi. Le Président que nous voyons dans le film n'est pas un dictateur, il est élu démocratiquement. En cela, ce film est une réflexion sur la démocratie aujourd'hui.

Ce Président a-t-il un modèle ?

Les modèles sont multiples. Il y a des gens que j'ai croisés. Ce que les journalistes racontent très souvent entre eux mais n'écrivent jamais dans leurs journaux car sinon la République exploserait. Le problème, c'est peut-être que nous votons et puis nous confions aveuglément nos problèmes. Il n'y a plus de contrôle. Il y a une dimension loufoque, absurde, dans le film. C'est une tragi-comédie. On en arrive à une époque où la parole et les discours n'ont plus le même poids. G.W. Bush se retrouve un jour en Irak, et un journaliste lui lance une chaussure à la tête. Et là, brusquement, par ce geste absurde, il y a quelque chose qui devient limpide. Et qui remet les pendules à l'heure. C'est pour ça que la seule approche que je pouvais avoir, c'était également une approche loufoque et shakespearienne.

Le fait d'avoir été Ministre de la Culture dans les années 90 vous a-t-il aidé à engranger pour ce film ?

Absolument ! J'étais en terrain connu. Il y a tout un personnel, tout autour du pouvoir. Le monde politique ne gère plus que ses propres affaires, au final. Quand on vit dans un pays comme Haïti, où un tremblement de terre efface tout, ça vous remet les pieds sur terre.

Le tremblement de terre a remis les choses à leur place ?

En partie. Les premières semaines, on a vécu quelque chose de particulier. Puis, la politique a repris le pas. Les deux prochaines années vont être décisives.

Ça vous inspire quoi, le fait que Haïti, si souvent montré du doigt, ait été au lendemain du tremblement de terre au centre de toutes les attentions ?

C'est l'histoire d'Haïti. Notre indépendance a permis l'indépendance des pays latino-américains. Qui a permis aux Etats-Unis d'être ce qu'elle est aujourd'hui, car c'est à cause de l'échec haïtien que la France a dû vendre un bon tiers de son territoire. Haïti est membre fondateur de l'ONU. On a été pendant très longtemps les seuls nègres de l'international. Première nation noire. Des esclaves qui se libèrent et écrasent l'armée la plus puissante de l'époque. On nous l'a fait payer très chèrement. C'est pour ça que quand le monde se penche sur Haïti, je pense que Haïti ne l'a pas volé.

Que vous inspire, aujourd'hui, la candidature de Wyclef à la présidentielle ?

Je pense que c'est une distraction, dans laquelle beaucoup de médias se sont plongés avec délectation, alors que ce n'est pas forcément la discussion principale, ici en Haïti. Ce n'est pas sérieux. Il ne fallait pas être sorcier pour savoir que, constitutionnellement, Wyclef Jean ne remplissait pas les conditions. On est en plein dans ce que le monde est devenu. Une politique à la Star Ac. C'est-à-dire que c'est le plus célèbre qui gagne. Tous les autres critères, de constitution ou d'Etat, c'est comme si ça n'existait plus. C'est une vaste plaisanterie.

Vos réactions

Je me connecte Je m'inscris

Nouveau : changement dans la procédure de connexion. En savoir plus

Quelques règles de bonne conduite avant de réagir