Audrey Tautou : « On est bien loin de la délicatesse »

FABIENNE BRADFER

dimanche 18 décembre 2011, 09:06

Audrey Tautou n’a jamais eu l’intention d’arrêter le cinéma ! Mercredi, elle sera à l’affiche de « La délicatesse », adaptation du best-seller de David Foenkinos. Entretien avec Fabienne Bradfer

Audrey Tautou : « On est bien loin de la délicatesse »

© Vincent Isore / IP3 Press

Audrey Tautou se lève, serre la main avec un sourire franc. Sur le canapé, un petit appareil photo qu’elle utilise pour prendre en portrait ceux qui la rencontrent. En la voyant, toute menue, on aurait envie de dire que tous les moineaux de Paris s’appellent Audrey Tautou. Erreur. Audrey Tautou est auvergnate pure souche. Et si elle s’appelle Audrey, c’est bien en hommage à Audrey Hepburn mais là, on s’éloigne des moineaux de Paris. On ne devrait pas car le 23 novembre dernier, l’égérie Chanel lançait les illuminations de Noël sur les Champs-Elysées. Là, elle est à Bruxelles pour parler de La délicatesse, une comédie romantique charmante adaptée du best-seller de David Foenkinos par lui-même et son frère Stéphane. C’est une belle surprise de fin d’année. Mais 2012 contient déjà d’autres jolies promesses pour Audrey Tautou : Thérèse D, de Claude Miller, L’écume des jours, de Michel Gondry et Casse-tête chinois, de Cédric Klapisch. Au fait, le fabuleux destin d’Amélie Poulain, c’était il y a dix ans.

Tiens, vous avez à nouveau votre appareil photo à portée de main…

J’avais fait une petite pause car ces photos de mes rencontres lors des interviews prenaient une importance qui n’avait pas lieu d’être et cela détournait l’attention du film que je venais défendre. Récemment, j’ai entrepris de classer toutes ces photos. Le fait de revoir ces visages et surtout leur sourire, cela m’a fait plaisir. C’est drôle, je vous ai revue, j’ai revu vos collègues…

Qu’allez-vous faire de tout ça ?

Je ne sais pas. Mais je veux garder quelque chose de concret de toutes ces rencontres. Car c’est une drôle de chose ces journées presse où l’on croise 25 journalistes qui, quand ils sont de la télé, ont entre 3 ou 4 minutes d’entretien. On se demande si tout cela a un sens. Du coup, moi, je matérialise tout ça, je l’humanise. Et j’y prends du plaisir. Du coup, je recommence.

C’est votre délicatesse ?

Disons mon respect pour les gens avec qui je travaille, ma conscience professionnelle, le prolongement d’une aventure.

Un de mes collègues journalistes vient de vous demander un autographe. À quel moment vous êtes-vous dit : « C’est fou, un autographe de moi peut devenir un cadeau de Noël » ?

Jamais ! J’ai trop le sens de la dérision pour pouvoir, un jour, m’imaginer ça.

Où avez-vous acquis cette bonne distance par rapport à ce métier qui a de quoi faire décoller ? Et ce, d’autant plus avec le succès phénoménal que vous avez connu avec « Amélie Poulain ».

Ce succès n’a pas dépendu que de moi. Il y a d’abord le talent de Jean-Pierre Jeunet. Un succès, et ce dans tous les métiers, peut effectivement faire exploser l’ego. Être actrice est assez narcissique et égocentrique. Moi, je ne me retrouve pas là-dedans. J’ai horreur d’être bichonnée et entourée sans cesse. Je vis avec l’éducation que j’ai reçue et qui me donne assez de distance pour voir la réalité de ce métier. Je n’ai pas envie d’être différente des gens qui m’entourent, des gens de la rue, du monde, de la vie.

Le cinéma, c’est merveilleux dans la vie, mais ce n’est pas du tout toute la vie ! Par exemple, Hollywood ne m’intéresse pas car d’une part, je ne veux pas m’éloigner de ma famille, de mes amis et d’autre part, les projets que j’ai ici me comblent. J’ai conscience que je fais un métier public, que je suis exposée. Je l’accepte sans problème car je sais que c’est nécessaire. En revanche, même si la culture dans toutes ses expressions est indispensable à la vie, je ne crois pas que nous, acteurs, nous ayons un rôle vital. Un chirurgien est bien plus vital que moi ! On nous accorde souvent plus d’importance et d’intérêt que ce qu’on mérite. Et moi la première. La célébrité et le succès vous confèrent tout de suite une aura qui dépasse de beaucoup la réalité de votre réel talent.

François Damiens, votre partenaire de « La délicatesse », me confiait combien vous aviez ri ensemble et qu’il y avait un monde entre votre aspect physique, infiniment délicat, et votre vraie personnalité. Vous êtes en fait quelqu’un de solide ?

Ce côté solide vient du fait que je suis quelqu’un de franc. Je dis les choses sans forcément y mettre de formes. Mais je n’ai pas une grande confiance en moi. Je doute énormément. Je ne le montre pas. Par pudeur et orgueil ! En fait, je suis un peu comme le personnage de « La délicatesse », je n’aime pas trop les séducteurs. Je déteste la séduction cousine de la manipulation.

Quand on regarde votre filmographie, on voit que vous allez à l’essentiel. Pourquoi ?

Un film, c’est toute une implication. Un réel investissement. Au-delà de l’aventure artistique, c’est une aventure humaine. Je me sens responsable. Si je veux bien faire les choses – et c’est la moindre des choses ! –, je ne me sens pas capable d’en faire trop. Je suis entière. Impossible pour moi, par exemple, de tourner pendant que je fais la promo d’un autre film. Cela me gâcherait tout. Je choisis mes projets pour le rôle, le scénario, l’univers du réalisateur, mais aussi par la promesse d’une vraie rencontre humaine. C’est primordial.

Une rumeur a couru selon laquelle vous vouliez arrêter le cinéma. Puis, cela a été démenti. Comment l’avez-vous vécu ?

J’ai été forcée de démentir. J’étais sidérée de voir avec quel entrain des journaux dits sérieux se sont emparés de cette fausse information sans la vérifier. Il suffisait de passer un coup de fil à mon attaché de presse.

Cela vous a choquée ?

Oui ! Aujourd’hui, on est dans une telle course du scoop qu’on fait feu de tout bois. C’est terrifiant de voir comment on fait exploser les derniers murs de la vie privée dans ce qu’il y a de plus intime comme la santé. On est bien loin de la délicatesse. On bafoue la correction et le respect.

Quel souvenir gardez-vous du « Fabuleux destin » et que vous reste-t-il d’Amélie ?

Ce fut un temps où j’étais le centre d’attention permanent. Je me sentais à la fois prisonnière et pas légitime du tout. Certains rêvent de ça, moi, ça m’encombrait. En même temps, je culpabilisais car je me sentais ingrate face à la chance qui tombait sur moi ! Depuis, j’ai appris à relativiser et à oser vivre ma vie sans regret.

Quant à Amélie, aujourd’hui, ce n’est plus un personnage que je ressens physiquement, charnellement. Elle me paraît très lointaine. En même temps, je la garde quand même à mes côtés car elle a été suffisamment solide pour me protéger des curieux. A l’étranger, je me cache encore derrière elle de temps en temps.

Peut-on dire qu’Amélie a un lien de parenté avec votre personnage de « La délicatesse » ?

Les films sont cousins. Comme « Le fabuleux destin… », « La délicatesse » ne véhicule que de jolis sentiments : la bienveillance, la gentillesse, de la douceur, de l’attention, du respect, de la légèreté, de la simplicité. On avait reproché ça au film de Jeunet. C’est ça qu’on reprochera à « La délicatesse » car ce n’est pas du tout dans l’air du temps. Le cynisme est plus cinématographique.

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