Septembre 2008. Wall Street en sa tour d'ivoire
à Propos recueillis par NICOLAS CROUSSE, ; Berlin
mercredi 25 janvier 2012, 11:57
Dans « Margin Call », Jeremy Irons incarne une tête de la finance par qui arrivera le krach boursier. Retour sur un scandale planétaire sous l'oeil de J.-C. Chandor, qui ne juge pas.
Jeremy Irons, dans le rôle de John Tuld, grand patron dune banque dinvestissement majeure de Wall Street © dr
ENTRETIEN
La scène se passe dans un grand hôtel berlinois. Il arrive en grand seigneur, patricien d'autant plus respecté qu'il se fait rare, ces derniers temps, sur les grands écrans. Le maintien droit, le regard voilé, Jeremy Irons tient toujours, à 63 ans, du dandy, bohème et bourgeois, issu de la haute. Un rôle sur mesure, qu'il incarne avec la force de l'évidence dans Margin Call.
Irons n'y tient ici qu'un rôle secondaire, mais c'est l'un de ces personnages que l'on n'oublie pas de sitôt. Grand patron d'une multinationale de la finance, capitaine dont le navire sombre, au terme d'une nuit de septembre 2008 de triste mémoire, nous le découvrons qui déjeune seul en haut de sa tour d'ivoire, tandis que plus bas, les tours financières de Wall Street s'écroulent. Il y est flegmatique, classe, avec cette élégance et cette éducation qui cachent une insolence profonde. Et une violence d'autant plus terrible qu'elle se trimballe en col blanc.
Jeremy Irons est un grand acteur, nous le savons depuis une trentaine d'années. En 1981, on le découvrait face à Meryl Streep dans La Maîtresse du lieutenant français. On le vit ensuite en Charles Swann (Un amour de Swann), en père Gabriel (Mission), dans le rôle des jumeaux Mantle (Faux-Semblants), en Claus von Bülow (Le mystère von Bülow, qui lui valut l'Oscar du meilleur acteur), Kafka (du nom du film de Steven Soderbergh), Dr Fleming (Fatale) ou Humbert Humbert (le Lolita d'Adrian Lyne). Rencontre avec un homme, qui s'inquiète en guise d'introduction à l'idée de savoir si l'on a aimé le film de Chandor. « Je m'étais posé des questions lorsque j'avais appris qu'un tel sujet serait porté à l'écran par un jeune homme qui signerait ici son premier long-métrage. Puis, j'ai lu son scénario et c'était bon, j'ai été conquis. »
Ce qui frappe chez votre personnage, comme celui défendu par Kevin Spacey, c'est qu'il ne comprend au fond rien aux chiffres, ce qui est un comble pour le métier qu'il fait.
La vérité, c'est que dans le monde d'aujourd'hui, ce sont les ordinateurs qui font le plus gros du boulot. De sorte que l'esprit humain est comme soulagé de ces tâches délicates. Surtout quand il s'agit de gens de la génération de Kevin Spacey ou de moi.
Lisez-vous les pages de Bourse,
dans les journaux ?
Mais oui ! Et pas parce que je me passionne pour la finance. Mais je pense que c'est dans ce monde, bien plus que dans la politique, que se décident les enjeux de notre époque. Le vrai pouvoir est là.
Est-ce un pouvoir incontrôlé ? Y a-t-il
un capitaine et une conscience en ce navire ?
De toutes les industries du monde, la banque me semble la moins morale. La plus dure. Or, aujourd'hui, chacun se bat pour survivre. Et dans ce contexte, je crois qu'on a un grand besoin de morale. Il n'y aura pas de solution sans partage. Il y a tant de gens dans le monde qui sont concernés par ce qui se passe à ce niveau.
Quelle est votre relation à l'argent ?
J'ai la grande chance d'être débarrassé de ces soucis, depuis une trentaine d'années. Je ne suis pas très intéressé par l'argent. Et je n'ai jamais cru que l'argent rendait heureux. Maintenant, je ne suis pas dupe, et je sais combien l'argent est important et même vital quand vous n'en avez pas.
John Tuld est un être coupé du monde, qui ne semble occupé que par son seul intérêt. Ressentez-vous de la sympathie pour lui ?
Je ressens toujours une forme de sympathie pour tous les personnages que j'incarne. Je ne les juge jamais. J'essaie de les comprendre. Si vous vous efforcez de comprendre quelqu'un, vous éprouverez une forme de sympathie pour lui. Cela commence par soi-même : même si vous ne faites pas quelque chose de toujours glorieux, vous avez de l'indulgence pour ce que vous faites. Et dans le métier de comédien qui est le mien, c'est une base fondamentale. Même si, par ailleurs et en dehors du contexte de jeu dramatique, je ne me sens pas proche d'un personnage comme celui de John Tuld. Tuld détient le pouvoir dans ses mains. Un pouvoir tel qu'il n'est pas obligé de « jouer », de composer. Si vous devez jouer un roi sur scène, vous ne jouez jamais un roi. C'est tout le monde, autour du roi, qui joue le roi. C'est le comportement de votre entourage qui fait de vous un roi. Ce sont les courtisans qui font la cour, et qui font donc le roi. Et c'est le cas avec John Tuld.
Qu'est-ce qui vous attire, dans le choix
d'un film ?
Quand j'aborde un rôle et un film, je m'intéresse essentiellement à l'histoire. Sera-ce un film d'auteur pointu ou un blockbuster ? Cela importe peu. Ce qui importe, par contre, c'est ce que le film aura à raconter. Ce fut le cas avec Faux-Semblants, de David Cronenberg. J'en avais aimé la narration. Cela ressemblait sur papier à quelque chose d'auteuriste. Et c'est devenu une sorte de référence culte pour d'aucuns. Mais ça, c'est la vie d'un film, qui ne nous appartient pas. Et d'un pays à l'autre, cette vie est différente. En Inde ou en Chine, il m'arrive d'entendre des gens crier « Ah, Die Hard ! » quand ils me croisent. Ça ne se passe pas vraiment comme ça en Scandinavie ou en Belgique.
« Margin Call » raconterait l'histoire
d'un drame sans héros ?
Je crois en effet que c'est une histoire sans héros. C'est une histoire qui parle de la condition humaine. Et de la faiblesse humaine. Le personnage de Kevin Spacey ne manque pas de conscience. Ni, à sa façon, de sens de la loyauté. Mais il a son talon d'Achille, et en fin de compte, il partira lui aussi avec l'argent.
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