Ben Gazzara rejoint Cassavetes

NICOLAS CROUSSE

lundi 06 février 2012, 10:53

Ben Gazzara a tourné le coin, vendredi soir à New York. Il avait 81 ans. Sa filmographie est riche et abondante, mais il suffit de prononcer son nom sicilien (Biagio Anthony Gazzara) pour qu'apparaisse immédiatement le visage de John Cassavetes.

Ben Gazzara rejoint Cassavetes

Ben Gazzara dans le rôle de Cosmo Vitelli et devant la caméra de John Cassavetes C’était en 1976, et ce grand film s’appelait « Meurtre d’un bookmaker chinois »

L'acteur américain, né le 28 août 1930 à Little Italy, n'a tourné que trois films avec le grand maître du cinéma indépendant. Mais quels films ! Et quels rôles ! Ce sont eux, aujourd'hui et tandis que nous gagne une tristesse profonde, que nous avons envie de saluer, alors que l'homme a 50 ans de cinéma derrière lui, entre autres devant la caméra d'Otto Preminger, de Peter Bogdanovich, de Marco Ferreri, de Spike Lee, de Lars Von Trier et des frères Coen.

Un comédien aimé et comblé

Très présent au cinéma, il a aussi bien servi la télévision dans une cinquantaine de rôles dont certains épisodes de « Colombo ». On a salué ses performances au théâtre, à Broadway, où il incarne en 1955 un personnage d'alcoolique, Brick Pollitt, dans La chatte sur un toit brûlant de Tennessee William. Son deuxième rôle au cinéma le révèle au public. Otto Preminger, en fait l'antihéros de Autopsie d'un meurtre où il est d'une lâcheté remarquable. Si les comédiens redoutent de débuter dans un rôle de salaud, cela n'eut pas d' effet sur lui qui restera toujours aimé du public et des réalisateurs comme John Cassavetes pour qui il tourne en 1970 Husbands avec Peter Falks et Cassavetes, puis Meurtre d'un Bookmaker Chinois en 1976 et Opening Night en 1978. Pour Peter Bognadovich il sera dans Et tout le monde riait et St Jack . Pour Marco Ferreri il tournera un Bukowski convaincant dans Conte de la folie ordinaire (5) en 1981. On le verra aussi dans Dogville de Lars Von Trier en 2003... Il jouera jusqu'au bout : en 2011 il est encore dans Chez Gino de Samuel Benchetrit.

Dans Meurtre d'un bookmaker chinois, Gazzara, affublé du nom de Cosmo Vitelli, joue un patron de boîte de nuit qui voit stripteaseuses aux seins généreux croiser vieux magiciens, clowns dégénérés et mafieux peu fréquentables. Veston noir, chemise turquoise ouverte sur une toison généreuse, la rose à la boutonnière, Gazzara tient ici le rôle de sa vie, dans un film que n'auraient désavoué ni David Lynch ni Maurice Pialat. Incapable de rendre l'argent que des truands lui ont prêté, Vitelli se sait condamné à mourir. Ce film est son chant de cygne. Et un hymne à la vie, pour un homme grave et souriant, tragique et gai qui, tel Molière refusant de mourir au lit, attendra le coup de grâce en vivant jusqu'au dernier instant les plaisirs que lui offre son cabaret : la danse de femmes nues, l'imagination délirante, et une tournée générale avant de sombrer.

Gazzara, biberonné à l'art dramatique par l'Actor's Studio (celui de Brando, Dean, Newman) du légendaire Lee Strasberg, était une formidable gueule. Dégageait un charisme dingue, un charme féroce, une animalité élégante. C'était aussi une voix. L'une des plus belles du cinéma, comparable à un alcool dense et profond, dont le tain superbe reposait sur un grain de basse sensuel et hédoniste.

Dès Husbands, en 1970, Gazzara avait été adopté par la famille de Cassavetes, aux côtés de Peter Falk, de Seymour Cassel et de l'inégalable Gena Rowlands. On le retrouve auprès d'elle dans le bouleversant Opening Night. Il y campe un metteur en scène dépassé par les événements, et contraint d'accepter que sa mise en scène, prise en otage par deux comédiens aussi ivres que désemparés, lui échappe totalement. Opening Night est un film inclassable. Une tragédie (celle de l'alcoolique Myrtle/Rowlands), débouchant sur une rédemption joyeuse, subversive, terriblement humaine. Qu'importe le respect du texte et la mise en scène, y dit en substance Cassavetes, pourvu qu'on ait l'ivresse. Et l'intelligence du cœur. Comme son personnage dans Opening Night, qui s'inclinait devant cette miraculeuse hérésie, Gazzara avait le sens de la vie. Le cinéma ne l'oubliera pas : là au moins, il sera éternellement vivant.

Vos réactions

Je me connecte Je m'inscris

Nouveau : changement dans la procédure de connexion. En savoir plus

Quelques règles de bonne conduite avant de réagir