« La taupe », l’anti-James Bond

NICOLAS CROUSSE

mercredi 08 février 2012, 10:20

Colin Firth et John Hurt ne le nient pas : l’univers de John Le Carré, à l’origine de « La taupe », c’est leur génération. Un entretien de Nicolas Crousse

« La taupe », l’anti-James Bond

Colin Firth Photo DR

C’est une bien belle brochette d’acteurs que l’on retrouve au cœur de La Taupe. Derrière un troublant Gary Oldman, une galerie de seconds rôles au sein desquels on retrouve les remarquables John Hurt et Colin Firth. Nous les rencontrons tous deux à Venise et ce qui frappe d’emblée, c’est le lien générationnel de ces comédiens avec l’œuvre de John Le Carré. Inspiré d’un roman publié en 1974 en plein milieu de la guerre froide, La Taupe revisite cette période proche et pourtant désormais lointaine.

Récemment oscarisé pour sa performance royale dans King’s Speech, Colin Firth ne cache pas son émotion. « Pour les gens de ma génération, les romans de Le Carré occupent une place très précieuse. D’autant plus que nous avons grandi en regardant la série télé inspirée par le même roman et emmenée à l’époque par Alec Guinness. Une série qui avait une immense présence. Le fait que cette histoire resurgisse aujourd’hui me laisse un drôle de sentiment. Car c’est désormais un film d’époque, pour lequel il a fallu faire tout un travail sur les costumes et les décors alors qu’à l’époque de la série avec Guinness, ça parlait du monde contemporain de ces années-là. Cela vous donne l’idée, un peu vertigineuse, du temps qui a passé… et qui au passage me file un petit coup de vieux. »

John Hurt, plus âgé que Firth, renchérit. « J’ai commencé ma carrière à l’époque de Cuba et du tout début de la guerre froide. Mais en ce temps-là, j’étais un jeune homme, et je voulais surtout vivre ma vie. Je ne me réveillais pas chaque matin en me disant : “Mon Dieu, quelle époque passionnante !” » Le passé le renvoie à d’autres souvenirs. Comme celui de sa rencontre avec David Lynch, qui l’a transformé en 1980 en homme-éléphant. « On est toujours en contact. Mais davantage pour parler de méditation que pour projeter de refaire de nouveaux films ensemble. »

Autre temps, autres mœurs, constatent les deux hommes, en revenant à Le Carré. C’était l’ère du soupçon, commente Colin Firth. « On était mis sur écoute téléphonique. C’était le quotidien de cette étrange guerre froide. Mais au fond, pour moi, le roman de Le Carré va bien au-delà d’une histoire d’espionnage. On y parle au fond de la solitude d’hommes égarés. »

« C’était une époque où si on n’avait pas d’ennemi, enchaîne Hurt, alors on allait en inventer. Et c’est au fond ce qui s’est plus ou moins passé avec les Russes. Mais je suis d’accord avec Colin. Pour moi, le vrai sujet du film, ce n’est pas la guerre froide. C’est la trahison, la loyauté, les amitiés profondes, les forces et les faiblesses de la nature humaine. »

Bien loin de James Bond

Et c’est en cela que l’univers de Le Carré, comparable en superficie à celui des James Bond, en est très éloigné, reprend Firth. « Les James Bond se centrent sur le style et l’intrigue. Une intrigue qui n’a pas besoin de développer ses motivations. Alors qu’ici, c’est tout le contraire : le suspense n’est que la partie visible de l’iceberg. La partie immergée parle de la complexité des êtres. Et je peux vous dire que pour un acteur, c’est autrement plus excitant à défendre. »

Question à nos deux gentlemen d’outre-Manche : la réalisation du film est confiée à un cinéaste suédois, Tomas Alfredson. Nonsense ? « Sûrement pas, s’insurge Hurt. Confier un sujet si british à un réalisateur suédois confère selon moi au film beaucoup plus d’objectivité. »

« D’autant, conclut Firth, que Tomas a une très grande clarté de pensée, une autorité naturelle. Et un humour aussi percutant qu’imprévisible. Bref, je pense que c’était l’homme parfait pour signer un film d’espionnage comme celui-ci. »

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