Angelina s'en va-t-en guerre
NICOLAS CROUSSE
lundi 13 février 2012, 15:00
La star hollywoodienne passe derrière la caméra pour commenter la guerre en Bosnie. « Au pays du sang et du miel » est une bonne surprise. Mais le film est déjà suspecté de parti pris anti-serbe. Elle est l'invitée de la Berlinale.
Pour une fois, Angelina Jolie sest placée derrière la caméra © Ken Regan/ GK Films
BERLIN
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Le salut romain des Taviani
Après la Marie-Antoinette du film de Benoît Jacquot (Les Adieux à la reine), qui fit jeudi l'ouverture de la Berlinale, voici Jules César, de William Shakespeare, placé sur le banc des accusés. Lui aussi pour ivresse de pouvoir. Ce sont les frères Taviani qui sont à la réalisation. Ils nous reviennent à respectivement 82 (Vittorio) et 80 ans (Paolo), après six ans d'absence. Un peu tombés dans les oubliettes de la cinéphilie contemporaine, les Taviani vont retrouver d'ici peu, c'est notre credo, leur statut de classiques du septième art italien. Ils nous ont donné 40 ans de cinéma. Une Palme d'or (Padre padrone). Et quelques moments de grâce pure, comme cette scène miraculeuse, tirée de Kaos, dans laquelle des enfants sautaient du haut d'une vaste dune vers la mer turquoise, tandis qu'une soprano musait une mélodie de Mozart.
César doit mourir, titre de leur vingtième opus, pourrait bien constituer le salut romain des Taviani, non loin de l'heure des adieux. Le film navigue entre fiction et docu, fable et reportage. Mais c'est avant tout un hommage au monde du théâtre. Disons le d'emblée : on est soulagé et heureux de revoir les Taviani en si belle forme, pour un film qui doit une partie de sa fraîcheur au choix des comédiens. Pas n'importe lesquels : ce sont ici de vrais détenus de la prison romaine de Rebibbia. Condamnés pour drogues, crimes, pédophilie, participations à des actes mafieux. Des cas lourds. Certains condamnés à perpétuité. Ils jouent en pleurant ou en hurlant, comme si leur vie en dépendait. C'est leur planche de salut.
C'est après les avoir découverts sur scène dans une lecture de L'Enfer de Dante que les Taviani ont eu un flash : celui de mettre les mots de Jules César dans ces bouches avides de sens et de reconnaissance. Idée géniale, car pour évoquer les thèmes de la pièce pouvoir, trahison, crime, loyauté -, c'est peu dire que ces gueules cassées s'y entendent. Leurs personnages ont pour noms Brutus, Cassius, César. Ils pourraient tout aussi bien s'appeler Vito, Sonny ou Michael Corleone, et jouer dans Le Parrain.
Le monde du théâtre a souvent inspiré le cinéma. Que l'on pense à Al Pacino (Looking for Richard, Wilde Salomé), à Cassavetes (Opening Night) ou à Louis Malle (Vanya 42ème rue). Les Taviani apportent aujourd'hui leur petite pierre à l'édifice. Sans avoir à rougir de la comparaison.
DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL
Vendredi 10 février. Nous sommes au premier étage de l'hôtel Adlon, là même où jadis, Adolf Hitler rejouait sans humour la scène chaplinesque du Dictateur, une mappemonde à la main. Angelina Jolie me rejoint de sa démarche féline, le temps d'un entretien aux chandelles. Toute de blanc vêtue, révélant sous une robe échancrée des bras que l'on découvre maigres et une poitrine que l'on devine par contre généreuse, voilà Angelina, belle comme un ange exterminateur, plantant langoureusement ses yeux revolver sur l'avorton belge, votre serviteur, qui envisage un instant de marquer l'événement en faisant la roue, en marquant son territoire, en tentant le triple salto ou en déployant ses plumes colorées de paon lubrique avant de décider, non trois fois non, de n'en rien faire.
Angelina Jolie est à Berlin avec l'ambition de montrer, un film à l'appui, qu'elle n'est pas qu'une arme de séduction massive. Le film s'appelle Au pays du sang et du miel, il parle de la guerre en Bosnie (qui a coûté entre 1992 et 1995 la vie à 100.000 personnes), de l'impossible réconciliation entre Serbes et Bosniaques, de nettoyage ethnique, du viol à répétition de femmes musulmanes, du silence de la communauté internationale, et surprise, c'est madame Pitt en personne qui l'a réalisé. Pourquoi ? Elle ne nous livre pas la réponse telle qu'elle, mais durant notre conversation, une petite phrase nous donne sans doute la clé : « La guerre a commencé quand j'avais dix-sept ans. Je n'ai rien vu. Et je ne savais rien. »
Le film est donc né d'un aveu de culpabilité. Celui d'une gamine américaine à l'époque peu informée. Celui aujourd'hui, comment le nier, d'une star hollywoodienne encombrée par son statut disproportionné, coutumière des gestes humanitaires (elle est ambassadrice de bonne volonté aux Nations unies) et bien décidée à payer une part de sa dette, voire à s'acheter une conscience : avec ce film, sa célébrité et son immense fortune, indécente en ces temps de diète, serviront à quelque chose. Angelina Jolie : moitié vamp, moitié mère Teresa.
Si sa nouvelle démarche artistique fera sourire, voire grincer des dents, force est de confesser, pour en avoir débattu avec elle durant une petite demi-heure, que c'est une démarche authentique et sincère. Qui plus est : à la différence de Madonna, qui fait elle aussi sa cinéaste de temps à autre, les premiers pas de madame Jolie ne manquent pas de talent. Sorte de Roméo et Juliette sur fond de guerre opposant Serbes et musulmans, avec des relents de tragédie grecque, son film est artistiquement une bonne surprise. Qui ne fait pourtant pas que des heureux, surtout dans le camp serbe.
Lors de notre entretien, que nous publierons le jour de la sortie belge du film (le 29 février), Angelina Jolie lève un coin du voile et laisse parler son tempérament de casse-cou. Déterminée, courageuse, parfois même un rien inconsciente, confessant s'être déjà retrouvée dans des situations rocambolesques au cur de conflits lointains, la star américaine avoue adorer partir avec un sac à dos au cur de régions dangereuses, où elle se sent presque plus protégée qu'à Hollywood. Son résumé est aussi drôle qu'édifiant : « Pour aller sur un tapis rouge, j'ai six gardes du corps. Là-bas, je n'en ai aucun. »
Etrange est la vie de star. Pour gagner la confiance de sa future équipe, mais aussi pour se sentir légitime derrière la caméra, Angelina Jolie a fait envoyer son scénario en prenant un nom d'emprunt.
« Je voulais que l'on soit honnête avec moi, que l'on dise la vérité, ce qui n'est pas toujours le cas quand on sait qui je suis. » Voici la nôtre : sur le plan artistique, la mission est accomplie. Reste maintenant, pour la star hollywoodienne, à convaincre l'opinion publique à Sarajevo et à Zagreb, où des projections sont prévues dès demain.
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